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Voltaire - L'Ingénu

prennent; on lui présenta même mademoiselle de Saint-Yves, quand elle eut fait sa toilette. Tout se passa
avec la plus grande bienséance, mais, malgré cette décence, les yeux étincelants de l'Ingénu Hercule

firent toujours baisser ceux de sa maîtresse, et trembler la compagnie.

On eut une peine extrême à le renvoyer chez ses parents. Il fallut encore employer le crédit de la belle
Saint-Yves; plus elle sentait son pouvoir sur lui, et plus elle l'aimait. Elle le fit partir, et en fut très

affligée: enfin, quand il fut parti, l'abbé, qui non seulement était le frère très aîné de mademoiselle de

Saint-Yves, mais qui était aussi son tuteur, prit le parti de soustraire sa pupille aux empressements de cet

amant terrible. Il alla consulter le bailli, qui, destinant toujours son fils à la soeur de l'abbé, lui conseilla

de mettre la pauvre fille dans une communauté. Ce fut un coup terrible: une indifférente qu'on mettrait en

couvent jetterait les hauts cris; mais une amante, et une amante aussi sage que tendre! c'était de quoi la

mettre au désespoir.

L'Ingénu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa naïveté ordinaire. Il essuya les mêmes
remontrances qui firent quelque effet sur son esprit, et aucun sur ses sens; mais le lendemain, quand il

voulut retourner chez sa belle maîtresse, pour raisonner avec elle sur la loi naturelle et sur la loi de

convention, monsieur le bailli lui apprit avec une joie insultante qu'elle était dans un couvent. Eh bien!

dit-il, j'irai raisonner dans ce couvent. Cela ne se peut, dit le bailli: il lui expliqua fort au long ce que

c'était qu'un couvent ou un convent, que ce mot venait du latin conventus, qui signifie assemblée;

et le Huron ne pouvait comprendre pourquoi il ne pouvait pas être admis dans l'assemblée. Sitôt qu'il fut

instruit que cette assemblée était une espèce de prison où l'on tenait les filles renfermées, chose horrible,

inconnue chez les Hurons et chez les Anglais, il devint aussi furieux que le fut son patron Hercule,

lorsque Euryte, roi d'Oechalie, non moins cruel que l'abbé de Saint-Yves, lui refusa la belle Iole sa fille,

non moins belle que la soeur de l'abbé. Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa maîtresse, ou

se brûler avec elle. Mademoiselle de Kerkabon, épouvantée, renonçait plus que jamais à toutes les

espérances de voir son neveu sous-diacre, et disait en pleurant qu'il avait le diable au corps depuis qu'il

était baptisé.

CHAPITRE VII.

L'Ingénu repousse les Anglais.

L'Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se promena vers le bord de la mer, son fusil à
deux coups sur l'épaule, son grand coutelas au côté, tirant de temps en temps sur quelques oiseaux, et

souvent tenté de tirer sur lui-même: mais il aimait encore la vie, à cause de mademoiselle de Saint-Yves.

Tantôt il maudissait son oncle, sa tante, toute la Basse-Bretagne, et son baptême; tantôt il les bénissait,

puisqu'ils lui avaient fait connaître celle qu'il aimait. Il prenait sa résolution d'aller brûler le couvent, et il

s'arrêtait tout court, de peur de brûler sa maîtresse. Les flots de la Manche ne sont pas plus agités par les

vents d'est et d'ouest que son coeur l'était par tant de mouvements contraires.

Il marchait à grands pas, sans savoir où, lorsqu'il entendit le son du tambour. Il vit de loin tout un peuple
dont une moitié courait au rivage, et l'autre s'enfuyait.

Mille cris s'élèvent de tous côtés; la curiosité et le courage le précipitent à l'instant vers l'endroit d'où
partaient ces clameurs, il y vole en quatre bonds. Le commandant de la milice, qui avait soupé avec lui

chez le prieur, le reconnut aussitôt; il court à lui, les bras ouverts: Ah! c'est l'Ingénu, il combattra pour

nous. Et les milices, qui mouraient de peur, se rassurèrent et crièrent aussi: C'est l'Ingénu! c'est l'Ingénu!

Messieurs, dit-il, de quoi s'agit-il? pourquoi êtes-vous si effarés? a-t-on mis vos maîtresses dans des

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