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Voltaire - L'Ingénu

Saint-Yves, qui ne demeure qu'à une lieue de vous, et je vous réponds que j'épouserai ma maîtresse dans
la journée.

Comme il parlait encore, entra le bailli qui, selon sa coutume, lui demanda où il allait. Je vais me marier,
dit l'Ingénu en courant; et au bout d'un quart d'heure il était déjà chez sa belle et chère basse-brette qui

dormait encore. Ah! mon frère, disait mademoiselle de Kerkabon au prieur, jamais vous ne ferez un

sous-diacre de notre neveu.

Le bailli fut très mécontent de ce voyage; car il prétendait que son fils épousât la Saint-Yves; et ce fils
était encore plus sot et plus insupportable que son père.

CHAPITRE VI.

L'Ingénu court chez sa maîtresse, et devient furieux.

A peine l'Ingénu était arrivé, qu'ayant demandé à une vieille servante où était la chambre de sa maîtresse,
il avait poussé fortement la porte mal fermée, et s'était élancé vers le lit. Mademoiselle de Saint-Yves, se

réveillant en sursaut, s'était écriée: Quoi! c'est vous! ah! c'est vous! arrêtez-vous, que faites-vous?" Il

avait répondu: Je vous épouse; et en effet il l'épousait, si elle ne s'était pas débattue avec toute l'honnêteté

d'une personne qui a de l'éducation.

L'Ingénu n'entendait pas raillerie; il trouvait toutes ces façons-là extrêmement impertinentes. Ce n'était
pas ainsi qu'en usait mademoiselle Abacaba, ma première maîtresse; vous n'avez point de probité; vous

m'avez promis mariage, et vous ne voulez point faire mariage; c'est manquer aux premières lois de

l'honneur; je vous apprendrai à tenir votre parole, et je vous remettrai dans le chemin de la vertu.

L'Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son patron Hercule, dont on lui avait donné le
nom à son baptême; il allait l'exercer dans toute son étendue, lorsqu'aux cris perçants de la demoiselle

plus discrètement vertueuse, accourut le sage abbé de Saint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux

domestique dévot, et un prêtre de paroisse. Cette vue modéra le courage de l'assaillant. Eh, mon Dieu!

mon cher voisin, lui dit l'abbé, que faites-vous là? Mon devoir, répliqua le jeune homme; je remplis mes

promesses, qui sont sacrées.

Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena l'Ingénu dans un autre appartement.
L'abbé lui remontra l'énormité du procédé. L'Ingénu se défendit sur les privilèges de la loi naturelle, qu'il

connaissait parfaitement. L'abbé voulut prouver que la loi positive devait avoir tout l'avantage, et que,

sans les conventions faites entre les hommes, la loi de nature ne serait presque jamais qu'un brigandage

naturel. Il faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, des témoins, des contrats, des dispenses. L'Ingénu

lui répondit par la réflexion que les sauvages ont toujours faite: Vous êtes donc de bien malhonnêtes

gens, puisqu'il faut entre vous tant de précautions.

L'abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. Il y a, dit-il, je l'avoue, beaucoup d'inconstants et de
fripons parmi nous; et il y en aurait autant chez les Hurons, s'ils étaient rassemblés dans une grande ville;

mais aussi il y a des âmes sages, honnêtes, éclairées, et ce sont ces hommes-là qui ont fait les lois. Plus

on est homme de bien, plus on doit s'y soumettre; on donne l'exemple aux vicieux, qui respectent un frein

que la vertu s'est donné elle-même.

Cette réponse frappa l'Ingénu. On a déjà remarqué qu'il avait l'esprit juste. On l'adoucit par des paroles
flatteuses; on lui donna des espérances: ce sont les deux pièges où les hommes des deux hémisphères se

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