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Voltaire - L'Ingénu

prieur, ni les interrogations réitérées du bailli, ni les raisonnements même de monsieur l'évêque, n'avaient
pu faire. Elle sentit son triomphe; mais elle n'en sentait pas encore toute l'étendue.

[2] Voyez tome XXVII, page 289. B.

Le baptême fut administré et reçu avec toute la décence, toute la magnificence, tout l'agrément possibles.
L'oncle et la tante cédèrent à monsieur l'abbé de Saint-Yves et à sa soeur l'honneur de tenir l'Ingénu sur

les fonts. Mademoiselle de Saint-Yves rayonnait de joie de se voir marraine. Elle ne savait pas à quoi ce

grand titre l'asservissait; elle accepta cet honneur sans en connaître les fatales conséquences.

Comme il n'y a jamais eu de cérémonie qui ne fût suivie d'un grand dîner, on se mit à table au sortir du
baptême. Les goguenards de Basse-Bretagne dirent qu'il ne fallait pas baptiser son vin. Monsieur le

prieur disait que le vin, selon Salomon, réjouit le coeur de l'homme. Monsieur l'évêque ajoutait que le

patriarche Juda devait lier son ânon à la vigne, et tremper son manteau dans le sang du raisin, et qu'il était

bien triste qu'on n'en pût faire autant en Basse-Bretagne, à laquelle Dieu avait dénié les vignes. Chacun

tâchait de dire un bon mot sur le baptême de l'Ingénu, et des galanteries à la marraine. Le bailli, toujours

interrogant, demandait au Huron s'il serait fidèle à ses promesses. Comment voulez-vous que je manque

à mes promesses, répondit le Huron, puisque je les ai faites entre les mains de mademoiselle de

Saint-Yves?

Le Huron s'échauffa; il but beaucoup à la santé de sa marraine. Si j'avais été baptisé de votre main, dit-il,
je sens que l'eau froide qu'on m'a versée sur le chignon m'aurait brûlé. Le bailli trouva cela trop poétique,

ne sachant pas combien l'allégorie est familière au Canada. Mais la marraine en fut extrêmement

contente.

On avait donné le nom d'Hercule au baptisé. L'évêque de Saint-Malo demandait toujours quel était ce
patron dont il n'avait jamais entendu parler. Le jésuite, qui était fort savant, lui dit que c'était un saint qui

avait fait douze miracles. Il y en avait un treizième qui valait les douze autres, mais dont il ne convenait

pas à un jésuite de parler; c'était celui d'avoir changé cinquante filles en femmes en une seule nuit. Un

plaisant qui se trouva là releva ce miracle avec énergie. Toutes les dames baissèrent les yeux, et jugèrent

à la physionomie de l'Ingénu qu'il était digne du saint dont il portait le nom.

CHAPITRE V.

L'Ingénu amoureux.

Il faut avouer que depuis ce baptême et ce dîner mademoiselle de Saint-Yves souhaita passionnément
que monsieur l'évêque la fît encore participante de quelque beau sacrement avec M. Hercule l'Ingénu.

Cependant, comme elle était bien élevée et fort modeste, elle n'osait convenir tout-à-fait avec elle-même

de ses tendres sentiments; mais, s'il lui échappait un regard, un mot, un geste, une pensée, elle

enveloppait tout cela d'un voile de pudeur infiniment aimable. Elle était tendre, vive, et sage.

Dès que monsieur l'évêque fut parti, l'Ingénu et mademoiselle de Saint-Yves se rencontrèrent sans avoir
fait réflexion qu'ils se cherchaient. Ils se parlèrent sans avoir imaginé ce qu'ils se diraient. L'Ingénu lui dit

d'abord qu'il l'aimait de tout son coeur, et que la belle Abacaba, dont il avait été fou dans son pays,

n'approchait pas d'elle. Mademoiselle lui répondit, avec sa modestie ordinaire, qu'il fallait en parler au

plus vite à monsieur le prieur son oncle et à mademoiselle sa tante, et que de son côté elle en dirait deux

mots à son cher frère l'abbé de Saint-Yves, et qu'elle se flattait d'un consentement commun.

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