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Voltaire - L'homme aux quarante écus

avaient à payer le loyer d'une maison agréable; leurs domestiques étaient au nombre de dix; ils avaient
quatre chevaux et deux cochers, un bon dîner tous les jours. Madame de Maintenon évalue le tout à neuf

mille francs par an, et met trois mille livres pour le jeu, les spectacles, les fantaisies, et les magnificences

de monsieur et de madame.

Il faudrait à présent environ quarante mille livres pour mener une telle vie dans Paris; il n'en eût fallu que
six mille du temps de Hemi IV. Cet exemple prouve assez que le vieux bonhomme ne radote pas

absolument

DÉSASTRE DE L'HOMME AUX QUARANTE ÉCUS

Je suis bien aise d'apprendre à l'univers que j'ai une terre qui me vaudrait net quarante écus de rente,
n'était la taxe à laquelle elle est imposée.

Il parut plusieurs édits de quelques personnes qui, se trouvant de loisir, gouvernent l'Etat au coin de leur
feu. Le préambule de ces édits était que la puissance législatrice et exécutrice est née de droit divin

copropriétaire de ma terre, et que je lui dois au moins la moitié de ce que je mange. L'énormité de

l'estomac de la puissance législatrice et exécutrice me fit faire un grand signe de croix. Que serait-ce si

cette puissance, qui préside à l'ordre essentiel des sociétés, avait ma terre en entier! L'un est encore plus

divin que l'autre.

Monsieur le contrôleur général sait que je ne payais en tout que douze livres; que c'était un fardeau très
pesant pour moi, et que j'y aurais succombé si Dieu ne m'avait donné le génie de faire des paniers d'osier,

qui m'aidaient à supporter ma misère. Comment donc pourrai-je tout d'un coup donner au roi vingt écus?

Les nouveaux ministres disaient encore dans leur préambule qu'on ne doit taxer que les terres, parce que
tout vient de la terre, jusqu'à la pluie, et que par conséquent il n'y a que les fruits de la terre qui doivent

l'impôt.

Un de leurs huissiers vint chez moi dans la dernière guerre; il me demanda pour ma quote-part trois
setiers de blé et un sac de fèves, le tout valant vingt écus, pour soutenir la guerre qu'on faisait, et dont je

n'ai jamais su la raison, ayant seulement entendu dire que, dans cette guerre, il n'y avait rien à gagner du

tout pour mon pays, et beaucoup à perdre. Comme je n'avais alors ni blé, ni fèves, ni argent, la puissance

législatrice et exécutrice me fit traîner en prison, et on fit la guerre comme on put.

En sortant de mon cachot, n'ayant que la peau sur les os, je rencontrai un homme joufflu et vermeil dans
un carrosse à six chevaux; il avait six laquais, et donnait à chacun d'eux pour gages le double de mon

revenu. Son maître d'hôtel, aussi vermeil que lui, avait deux mille francs d'appointements, et lui en volait

par an vingt mille. Sa maîtresse lui coûtait quarante mille écus en six mois; je l'avais connu autrefois dans

le temps qu'il était moins riche que moi: il m'avoua, pour me consoler, qu'il jouissait de quatre cent mille

livres de rente. "Vous en payez donc deux cent mille à l'Etat, lui dis-je, pour soutenir la guerre

avantageuse que nous avons; car moi, qui n'ai juste que mes cent vingt livres, il faut que j'en paye la

moitié.

- Moi, dit-il, que je contribue aux besoins de l'Etat! Vous voulez rire, mon ami; j'ai hérité d'un oncle qui
avait gagné huit millions à Cadix et à Surate; je n'ai pas un pouce de terre, tout mon bien est en contrats,

en billets sur la place: je ne dois rien à l'Etat; c'est à vous de donner la moitié de votre subsistance, vous

qui êtes un seigneur terrien. Ne voyez-vous pas que, si le ministre des finances exigeait de moi quelques

secours pour la patrie, il serait un imbécile qui ne saurait pas calculer? Car tout vient de la terre; l'argent

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