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L'homme aux quarante écus

Voltaire

 

Un vieillard, qui toujours plaint le présent et vante le passé, me disait : " Mon ami, la France n'est pas
aussi riche qu'elle l'a été sous Henri IV. Pourquoi? C'est que les terres ne sont pas si bien cultivées; c'est

que les hommes manquent à la terre, et que le journalier ayant enchéri son travail, plusieurs colons

laissent leurs héritages en friche.

- D'où vient cette disette de manoeuvres?

- De ce que quiconque s'est senti un peu d'industrie a embrassé les métiers de brodeur, de ciseleur,
d'horloger, d'ouvrier en soie, de procureur, ou de théologien. C'est que la révocation de l'édit de Nantes a

laissé un très grand vide dans le royaume; que les religieuses et les mendiants se sont multipliés, et

qu'enfin chacun a fui, autant qu'il a pu, le travail pénible de la culture, pour laquelle Dieu nous a fait

naître, et que nous avons rendue ignominieuse, tant nous sommes sensés!

" Une autre cause de notre pauvreté est dans nos besoins nouveaux. Il faut payer à nos voisins quatre
millions d'un article, et cinq ou six d'un autre, pour mettre dans notre nez une poudre puante venue de

l'Amérique; le café, le thé, le chocolat, la cochenille, l'indigo, les épiceries, nous coûtent plus de soixante

millions par an. Tout cela était inconnu du temps de Henri IV, aux épiceries près, dont la consommation

était bien moins grande. Nous brûlons cent fois plus de bougie, et nous tirons plus de la moitié de notre

cire de l'étranger, parce que nous négligeons les ruches. Nous voyons cent fois plus de diamants aux

oreilles, au cou, aux mains de nos citoyennes de Paris et de nos grandes villes qu'il n'y en avait chez

toutes les dames de la cour de Henri IV, en comptant la reine. Il a fallu payer presque toutes ces

superfluités argent comptant.

( Observez surtout que nous payons plus de quinze millions de rentes sur l'Hôtel de Ville aux étrangers,
et que Henri IV, à son avènement, en ayant trouvé pour deux millions en tout sur cet hôtel imaginaire, en

remboursa sagement une partie pour délivrer l'Etat de ce fardeau.

( Considérez que nos guerres civiles avaient fait verser en France les trésors du Mexique, lorsque don
Phelippo el discreto voulait acheter la France, et que depuis ce temps-là les guerres étrangères nous ont

débarrassés de la moitié de notre argent.

" Voilà en partie les causes de notre pauvreté. Nous la cachons sous des lambris vernis, et par l'artifice
des marchandes de modes : nous sommes pauvres avec goût. Il y a des financiers, des entrepreneurs, des

négociants très riches; leurs enfants, leurs gendres, sont très riches; en général la nation ne l'est pas. "

Le raisonnement de ce vieillard, bon ou mauvais, fit sur moi une impression profonde car le curé de ma
paroisse, qui a toujours eu de l'amitié pour moi, m'a enseigné un peu de géométrie et d'histoire, et je

commence à réfléchir, ce qui est très rare dans ma province. Je ne sais s'il avait raison en tout; mais, étant

fort pauvre, je n'eus pas grand peine à croire que j'avais beaucoup de compagnons. a

a.Madame de Maintenon, qui en tout genre était une femme fort entendue, excepté dans celui sur lequel
elle consultait le trigaud et processif abbé Gobelin, son confesseur; Madame de Maintenon, dis-je, dans

une de ses lettres, fait le compte du ménage de son frère et de sa femme, en 1680. Le mari et la femme

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