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Voltaire - Jeannot et Colin

son gré, les présenta à la femme d'un entrepreneur des hôpitaux des armées, homme d'un grand talent, et
qui pouvait se vanter d'avoir tué plus de soldats en un an que le canon n'en fait périr en dix. Jeannot plut à

madame; la femme de Jeannot plut à monsieur. Jeannot fut bientôt de part dans l'entreprise; il entra dans

d'autres affaires. Dès qu'on est dans le fil de l'eau, il n'y a qu'à se laisser aller; on fait sans peine une

fortune immense. Les gredins, qui du rivage vous regardent voguer à pleines voiles, ouvrent des yeux

étonnés; ils ne savent comment vous avez pu parvenir; ils vous envient au hasard, et font contre vous des

brochures que vous ne lisez point. C'est ce qui arriva à Jeannot le père, qui fut bientôt M. de La

Jeannotière, et qui, ayant acheté un marquisat au bout de six mois, retira de l'école monsieur le marquis

son fils, pour le mettre à Paris dans le beau monde.

Colin, toujours tendre, écrivit une lettre de compliments à son ancien camarade, et lui fit ces lignes pour
le congratuler. Le petit marquis ne lui fit point de réponse: Colin en fut malade de douleur.

Le père et la mère donnèrent d'abord un gouverneur au jeune marquis: ce gouverneur, qui était un homme
du bel air, et qui ne savait rien, ne put rien enseigner à son pupille. Monsieur voulait que son fils apprît le

latin, madame ne le voulait pas. Ils prirent pour arbitre un auteur qui était célèbre alors par des ouvrages

agréables. Il fut prié à dîner. Le maître de la maison commença par lui dire: Monsieur, comme vous

savez le latin, et que vous êtes un homme de la cour.... Moi, monsieur, du latin! je n'en sais pas un mot,

répondit le bel esprit, et bien m'en a pris: il est clair qu'on parle beaucoup mieux sa langue quand on ne

partage pas son application entre elle et les langues étrangères. Voyez toutes nos dames, elles ont l'esprit

plus agréable que les hommes; leurs lettres sont écrites avec cent fois plus de grâce; elles n'ont sur nous

cette supériorité que parcequ'elles ne savent pas le latin.

Eh bien! n'avais-je pas raison? dit madame. Je veux que mon fils soit un homme d'esprit, qu'il réussisse
dans le monde; et vous voyez bien que, s'il savait le latin, il serait perdu. Joue-t-on, s'il vous plaît, la

comédie et l'opéra en latin? plaide-t-on en latin quand on a un procès? fait-on l'amour en latin? Monsieur,

ébloui de ces raisons, passa condamnation, et il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son

temps à connaître Cicéron, Horace, et Virgile. Mais qu'apprendra-t-il donc? car encore faut-il qu'il sache

quelque chose; ne pourrait-on pas lui montrer un peu de géographie? A quoi, cela lui servira-t-il?

répondit le gouverneur. Quand monsieur le marquis ira dans ses terres, les postillons ne sauront-ils pas

les chemins? ils ne l'égareront certainement pas. On n'a pas besoin d'un quart de cercle pour voyager, et

on va très commodément de Paris en Auvergne, sans qu'il soit besoin de savoir sous quelle latitude on se

trouve.

Vous avez raison, répliqua le père; mais j'ai entendu parler d'une belle science qu'on appelle, je crois,
l'astronomie. Quelle pitié! repartit le gouverneur; se conduit-on par les astres dans ce monde? et

faudra-t-il que monsieur le marquis se tue à calculer une éclipse, quand il la trouve à point nommé dans

l'almanach, qui lui enseigne de plus les fêtes mobiles, l'âge de la lune, et celui de toutes les princesses de

l'Europe?

Madame fut entièrement de l'avis du gouverneur. Le petit marquis était au comble de la joie; le père était
très indécis. Que faudra-t-il donc apprendre à mon fils? disait-il. A être aimable, répondit l'ami que l'on

consultait; et s'il sait les moyens de plaire, il saura tout: c'est un art qu'il apprendra chez madame sa mère,

sans que ni l'un ni l'autre se donnent la moindre peine.

Madame, à ce discours, embrassa le gracieux ignorant, et lui dit: On voit bien, monsieur, que vous êtes
l'homme du monde le plus savant; mon fils vous devra toute son éducation: je m'imagine pourtant qu'il

ne serait pas mal qu'il sût un peu d'histoire. Hélas! madame, à quoi cela est-il bon? répondit-il; il n'y a

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