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Voltaire - Histoire des Voyages de Scarmentado

[1] Anagramme de Roi, poète né avec des talents que son penchant pour la satire, les aventures qui en
furent la suite, sa jalousie contre les hommes de la littérature qui lui étaient supérieurs, avilirent et

rendirent malheureux. Le ballet des Éléments et l'opéra de Callirhoé sont les seuls de ses

ouvrages qui lui aient survécu: il mourut vieux, et avait fini par se faire dévot. K.

Mon père m'envoya, à l'âge de quinze ans, étudier à Rome. J'arrivai dans l'espérance d'apprendre toutes
les vérités; car jusque-là on m'avait enseigné tout le contraire, selon l'usage de ce bas monde, depuis la

Chine jusqu'aux Alpes. Monsignor Profondo, à qui j'étais recommandé, était un homme singulier, et un

des plus terribles savants qu'il y eût au monde. Il voulut m'apprendre les catégories d'Aristote, et fut sur

le point de me mettre dans la catégorie de ses mignons: je l'échappai belle. Je vis des processions, des

exorcismes, et quelques rapines. On disait, mais très faussement, que la signora Olimpia, personne d'une

grande prudence, vendait beaucoup de choses qu'on ne doit point vendre. J'étais dans un âge où tout cela

me paraissait fort plaisant. Une jeune dame de moeurs très douces, nommée la signora Fatelo,

s'avisa de m'aimer. Elle était courtisée par le révérend P. Poignardini, et par le révérend P.

Aconiti
, jeunes profès d'un ordre qui ne subsiste plus: elle les mit d'accord en me donnant ses bonnes
grâces; mais en même temps je courus risque d'être excommunié et empoisonné. Je partis, très content de

l'architecture de Saint-Pierre.

Je voyageai en France; c'était le temps du règne de Louis-le-Juste[2]. La première chose qu'on me
demanda, ce fut, Si je voulais à mon déjeuner un petit morceau du maréchal d'Ancre, dont le peuple avait

fait rôtir la chair[3], et qu'on distribuait à fort bon compte à ceux qui en voulaient.

[2] Louis XIII eut dès son enfance , dit Voltaire, le surnom de Juste, pai'cequ'il était né sous le signe de la
Balance. Voyez tome XIX, Le Siècle de Louis XIV, chapitre 2. B.

[3] Voyez: tome XVIII, page 177. B.

Cet état était continuellement en proie aux guerres civiles, quelquefois pour une place au conseil,
quelquefois pour deux pages de controverse. Il y avait plus de soixante ans que ce feu, tantôt couvert et

tantôt soufflé avec violence, désolait ces beaux climats. C'étaient là les libertés de l'Église gallicane.

Hélas! dis-je, ce peuple est pourtant né doux: qui peut l'avoir tiré ainsi de son caractère? Il plaisante, et il

fait des Saint-Barthélemi. Heureux le temps où il ne fera que plaisanter!

Je passai en Angleterre: les mêmes querelles y excitaient les mêmes fureurs. De saints catholiques
avaient résolu, pour le bien de l'Église, de faire sauter en l'air, avec de la poudre, le roi, la famille royale,

et tout le parlement, et de délivrer l'Angleterre de ces hérétiques. On me montra la place où la

bienheureuse reine Marie, fille de Henri VIII, avait fait brûler plus de cinq cents de ses sujets. Un prêtre

ibernois m'assura que c'était une très bonne action: premièrement parceque ceux qu'on avait brûlés

étaient Anglais; en second lieu parcequ'ils ne prenaient jamais d'eau bénite, et qu'ils ne croyaient pas au

trou de saint Patrice[4].Il s'étonnait surtout que la reine Marie ne fût pas encore canonisée; mais il

espérait qu'elle le serait bientôt, quand le cardinal neveu aurait un peu de loisir.

[4] Sur le trou de Saint-Patrice , voyez tome XXXII, page 177; et dans les Mélanges, année 1763,
la septième des Lettres sur les miracles. B.

J'allai en Hollande, où j'espérais trouver plus de tranquillité chez des peuples plus flegmatiques. On
coupait la tête à un vieillard vénérable lorsque j'arrivai à La Haye. C'était la tête chauve du premier

ministre Barneveldt, l'homme qui avait le mieux mérité de la république. Touché de pitié, je demandai

quel était son crime, et s'il avait trahi l'état. Il a fait bien pis, me répondit un prédicant à manteau noir;

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