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Voltaire - Candide ou l'Optimisme

d'enfer dont vous me voyez dévoré ; elle en était infectée, elle en est peut-être morte. Paquette tenait ce
présent d'un cordelier très savant, qui avait remonté à la source ; car il l'avait eue d'une vieille comtesse,

qui l'avait reçue d'un capitaine de cavalerie, qui la devait à une marquise, qui la tenait d'un page, qui

l'avait reçue d'un jésuite, qui, étant novice, l'avait eue en droite ligne d'un des compagnons de Christophe

Colomb. Pour moi, je ne la donnerai à personne, car je me meurs.

- Ô Pangloss ! s'écria Candide, voilà une étrange généalogie ! n'est-ce pas le diable qui en fut la souche ?
- Point du tout, répliqua ce grand homme ; c'était une chose indispensable dans le meilleur des mondes,

un ingrédient nécessaire ; car si Colomb n'avait pas attrapé, dans une île de l'Amérique, cette maladie qui

empoisonne la source de la génération, qui souvent même empêche la génération, et qui est évidemment

l'opposé du grand but de la nature, nous n'aurions ni le chocolat ni la cochenille ; il faut encore observer

que jusqu'aujourdh'ui, dans notre continent, cette maladie nous est particulière, comme la controverse.

Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois, les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas encore ;

mais il y a une raison suffisante pour qu'ils la connaissent à leur tour dans quelques siècles. En attendant,

elle a fait un merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées composées d'honnêtes

stipendiaires, bien élevés, qui décident du destin des États ; on peut assurer que, quand trente mille

hommes combattent en bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ vingt mille

vérolés de chaque côté.

- Voilà qui est admirable, dit Candide, mais il faut vous faire guérir. - Et comment le puis- je ? dit
Pangloss ; je n'ai pas le sou, mon ami ; et dans toute l'étendue de ce globe, on ne peut ni se faire saigner

ni prendre un lavement sans payer, ou sans qu'il y ait quelqu'un qui paye pour nous. »

Ce dernier discours détermina Candide ; il alla se jeter aux pieds de son charitable anabaptiste Jacques, et
lui fit une peinture si touchante de l'état où son ami était réduit que le bonhomme n'hésita pas à recueillir

le docteur Pangloss ; il le fit guérir à ses dépens. Pangloss, dans la cure, ne perdit qu'un oeil et une

oreille. Il écrivait bien et savait parfaitement l'arithmétique. L'anabaptiste Jacques en fit son teneur de

livres. Au bout de deux mois, étant obligé d'aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, il mena

dans son vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était on ne peut mieux.

Jacques n'était pas de cet avis. « Il faut bien, disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature,

car ils ne sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné ni canon de vingt-quatre ni

baïonnettes, et ils se sont fait des baïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne

de compte les banqueroutes, et la justice qui s'empare des biens des banqueroutiers pour en frustrer les

créanciers. - Tout cela était indispensable, répliquait le docteur borgne, et les malheurs particuliers font le

bien général, de sorte que plus il y a de malheurs particuliers, et plus tout est bien. » Tandis qu'il

raisonnait, l'air s'obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde et le vaisseau fut assailli de la

plus horrible tempête à la vue du port de Lisbonne.

CHAPITRE CINQUIÈME

TEMPÊTE, NAUFRAGE, TREMBLEMENT DE TERRE, ET CE QUI ADVINT DU DOCTEUR
PANGLOSS, DE CANDIDE ET DE L'ANABAPTISTE JACQUES

La moitié des passagers, affaiblis, expirants de ces angoisses inconcevables que le roulis d'un vaisseau
porte dans les nerfs et dans toutes les humeurs du corps agitées en sens contraire, n'avait pas même la

force de s'inquiéter du danger. L'autre moitié jetait des cris et faisait des prières ; les voiles étaient

déchirées, les mâts brisés, le vaisseau entrouvert. Travaillait qui pouvait, personne ne s'entendait,

personne ne commandait. L'anabaptiste aidait un peu à la manoeuvre ; il était sur le tillac ; un matelot

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