bibliotheq.net - littérature française
 

Voltaire - Candide ou l'Optimisme

- Tu ne mérites pas d'en manger, dit l'autre ; va, coquin, va, misérable, ne m'approche de ta vie. » La
femme de l'orateur, ayant mis la tête à la fenêtre et avisant un homme qui doutait que le pape fût

antéchrist, lui répandit sur le chef un plein... O ciel ! à quel excès se porte le zèle de la religion dans les

dames !

Un homme qui n'avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé Jacques, vit la manière cruelle et
ignominieuse dont on traitait ainsi un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme ;

il l'amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui fit présent de deux florins, et voulut

même lui apprendre à travailler dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu'on fabrique en Hollande.

Candide, se prosternant presque devant lui, s'écriait : « Maître Pangloss me l'avait bien dit que tout est au

mieux dans ce monde, car je suis infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la dureté de

ce monsieur à manteau noir et de madame son épouse. »

Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de pustules, les yeux morts, le bout du
nez rongé, la bouche de travers, les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté d'une toux violente et

crachant une dent à chaque effort.

CHAPITRE QUATRIÈME

COMMENT CANDIDE RENCONTRA SON ANCIEN MAÎTRE DE PHILOSOPHIE, LE DOCTEUR
PANGLOSS, ET CE QUI EN ADVINT

Candide, plus ému encore de compassion que d'horreur, donna à cet épouvantable gueux les deux florins
qu'il avait reçus de son honnête anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes, et

sauta à son cou. Candide, effrayé, recule. « Hélas ! dit le misérable à l'autre misérable, ne

reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss ? - Qu'entends-je ? Vous, mon cher maître ! vous, dans cet

état horrible ! Quel malheur vous est-il donc arrivé ? Pourquoi n'êtes-vous plus dans le plus beau des

châteaux ? Qu'est devenue Mlle Cunégonde, la perle des filles, le chef d'oeuvre de la nature ? - Je n'en

peux plus », dit Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l'étable de l'anabaptiste, où il lui fit manger un

peu de pain ; et quand Pangloss fut refait : « Eh bien ! lui dit-il, Cunégonde ? - Elle est morte », reprit

l'autre. Candide s'évanouit à ce mot ; son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais vinaigre qui se

trouva par hasard dans l'étable. Candide rouvre les yeux. « Cunégonde est morte ! Ah ! meilleur des

mondes, où êtes-vous ? Mais de quelle maladie est-elle morte ? ne serait-ce point de m'avoir vu chasser

du beau château de monsieur son père à grands coups de pied ? - Non, dit Pangloss ; elle a été éventrée

par des soldats bulgares, après avoir été violée autant qu'on peut l'être ; ils ont cassé la tête à monsieur le

baron qui voulait la défendre ; madame la baronne a été coupée en morceaux ; mon pauvre pupille, traité

précisément comme sa soeur ; et quant au château, il n'est pas resté pierre sur pierre, pas une grange, pas

un mouton, pas un canard, pas un arbre ; mais nous avons été bien vengés, car les Abares en ont fait

autant dans une baronnie voisine qui appartenait à un seigneur bulgare. »

A ce discours, Candide s'évanouit encore ; mais revenu à soi, et ayant dit tout ce qu'il devait dire, il
s'enquit de la cause et de l'effet, et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux état. «

Hélas ! dit l'autre, c'est l'amour ; l'amour, le consolateur du genre humain, le conservateur de l'univers,

l'âme de tous les êtres sensibles, le tendre amour. - Hélas ! dit Candide, je l'ai connu, cet amour, ce

souverain des coeurs, cette âme de notre âme ; il ne m'a jamais valu qu'un baiser et vingt coups de pied

au cul. Comment cette belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable ? »

Pangloss répondit en ces termes : « O mon cher Candide ! vous avez connu Paquette, cette jolie suivante
de notre auguste baronne ; j'ai goûté dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments

< page précédente | 5 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.