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Voltaire - Candide ou l'Optimisme

personne ne l'en avait avertie : elle fit souvenir Candide de ses promesses avec un ton si absolu que le
bon Candide n'osa pas la refuser. Il signifia donc au baron qu'il allait se marier avec sa soeur. « Je ne

souffrirai jamais, dit le baron, une telle bassesse de sa part et une telle insolence de la vôtre, cette infamie

ne me sera jamais reprochée : les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les chapitres

d'Allemagne. Non, jamais ma soeur n'épousera qu'un baron de l'Empire. » Cunégonde se jeta à ses pieds

et les baigna de larmes ; il fut inflexible. « Maître fou, lui dit Candide, je t'ai réchappé des galères, j'ai

payé ta rançon, j'ai payé celle de ta soeur ; elle lavait ici des écuelles, elle est laide, j'ai la bonté d'en faire

ma femme, et tu prétends encore t'y opposer ! Je te retuerais si j'en croyais ma colère. - Tu peux me tuer

encore, dit le baron, mais tu n'épouseras pas ma soeur de mon vivant. »

CHAPITRE TRENTIÈME

CONCLUSION

Candide, dans le fond de son coeur, n'avait aucune envie d'épouser Cunégonde. Mais l'impertinence
extrême du baron le déterminait à conclure le mariage, et Cunégonde le pressait si vivement qu'il ne

pouvait s'en dédire. Il consulta Pangloss, Martin et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par

lequel il prouvait que le baron n'avait nul droit sur sa soeur, et qu'elle pouvait, selon toutes les lois de

l'Empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut à jeter le baron dans la mer. Cacambo

décida qu'il fallait le rendre au levanti patron et le remettre aux galères ; après quoi on l'enverrait à Rome

au père général par le premier vaisseau. L'avis fut trouvé fort bon ; la vieille l'approuva ; on n'en dit rien à

sa soeur ; la chose fut exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d'attraper un jésuite et de punir

l'orgueil d'un baron allemand.

Il était tout naturel d'imaginer qu'après tant de désastres, Candide, marié avec sa maîtresse et vivant avec
le philosophe Pangloss, le philosophe Martin, le prudent Cacambo et la vieille, ayant d'ailleurs rapporté

tant de diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait la vie du monde la plus agréable ; mais il fut tant

friponné par les Juifs qu'il ne lui resta plus rien que sa petite métairie ; sa femme, devenant tous les jours

plus laide, devint acariâtre et insupportable ; la vieille était infirme et fut encore de plus mauvaise

humeur que Cunégonde. Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des légumes à

Constantinople, était excédé de travail et maudissait sa destinée. Pangloss était au désespoir de ne pas

briller dans quelque université d'Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu'on est

également mal partout ; il prenait les choses en patience. Candide, Martin et Pangloss disputaient

quelquefois de métaphysique et de morale. On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie des

bateaux chargés d'effendis, de bachas, de cadis, qu'on envoyait en exil à Lemnos, à Mitylène, à

Erzeroum. On voyait venir d'autres cadis, d'autres bachas, d'autres effendis, qui prenaient la place des

expulsés et qui étaient expulsés à leur tour. On voyait des têtes proprement empaillées qu'on allait

présenter à la Sublime Porte. Ces spectacles faisaient redoubler les dissertations ; et quand on ne disputait

pas, l'ennui était si excessif que la vieille osa un jour leur dire : « Je voudrais savoir lequel est le pire, ou

d'être violée cent fois par des pirates nègres, d'avoir une fesse coupée, de passer par les baguettes chez les

Bulgares, d'être fouetté et pendu dans un auto-da-fé, d'être disséqué, de ramer en galère, d'éprouver enfin

toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de rester ici à ne rien faire ? - C'est une

grande question », dit Candide.

Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout conclut que l'homme était né pour vivre
dans les convulsions de l'inquiétude, ou dans la léthargie de l'ennui. Candide n'en convenait pas, mais il

n'assurait rien. Pangloss avouait qu'il avait toujours horriblement souffert ; mais ayant soutenu une fois

que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n'en croyait rien.

Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de faire hésiter plus que jamais

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