bibliotheq.net - littérature française
 

Voltaire - Candide ou l'Optimisme

peur, et tomba encore sur l'escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit, d'un cabinet voisin ; elle me
vit sur la table étendu avec mon incision cruciale : elle eut encore plus de peur que son mari, s'enfuit et

tomba sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j'entendis la chirurgienne qui disait au chirurgien :

« Mon bon, de quoi vous avisez-vous aussi de disséquer un hérétique ? Ne savez-vous pas que le diable

est toujours dans le corps de ces gens-là ? Je vais vite chercher un prêtre pour l'exorciser. » Je frémis à ce

propos, et je ramassai le peu de forces qui me restaient, pour crier : " Ayez pitié de moi ! " Enfin le

barbier portugais s'enhardit ; il recousit ma peau ; sa femme même eut soin de moi ; je fus sur pied au

bout de quinze jours. Le barbier me trouva une condition, et me fit laquais d'un chevalier de Malte qui

allait à Venise ; mais mon maître n'ayant pas de quoi me payer, je me mis au service d'un marchand

vénitien, et je le suivis à Constantinople.

« Un jour il me prit fantaisie d'entrer dans une mosquée ; il n'y avait qu'un vieil iman et une jeune dévote
très jolie qui disait ses patenôtres ; sa gorge était toute découverte : elle avait entre ses deux tétons un

beau bouquet de tulipes, de roses, d'anémones, de renoncules, d'hyacinthes et d'oreilles-d'ours ; elle laissa

tomber son bouquet ; je le ramassai, et je le lui remis avec un empressement très respectueux. Je fus si

longtemps à le lui remettre que l'iman se mit en colère, et voyant que j'étais chrétien, il cria à l'aide. On

me mena chez le cadi, qui me fit donner cent coups de lattes sur la plante des pieds et m'envoya aux

galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère et au même banc que monsieur le baron. Il y

avait dans cette galère quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et deux moines de

Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures arrivaient tous les jours. Monsieur le baron prétendait

qu'il avait essuyé une plus grande injustice que moi ; je prétendais, moi, qu'il était beaucoup plus permis

de remettre un bouquet sur la gorge d'une femme que d'être tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans

cesse, et nous recevions vingt coups de nerf de boeuf par jour, lorsque l'enchaînement des événements de

cet univers vous a conduit dans notre galère, et que vous nous avez rachetés.

- Eh bien ! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu, disséqué, roué de coups, et
que vous avez ramé aux galères, avez-vous toujours pensé que tout allait le mieux du monde ? - Je suis

toujours de mon premier sentiment, répondit Pangloss, car enfin je suis philosophe : il ne me convient

pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, et l'harmonie préétablie étant d'ailleurs la plus belle

chose du monde, aussi bien que le plein et la matière subtile. »

CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME

COMMENT CANDIDE RETROUVA CUNÉGONDE ET
LA VIEILLE

Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin et Cacambo contaient leurs aventures, qu'ils
raisonnaient sur les événements contingents ou non contingents de cet univers, qu'ils disputaient sur les

effets et les causes, sur le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et la nécessité, sur les

consolations que l'on peut éprouver lorsqu'on est aux galères en Turquie, ils abordèrent sur le rivage de la

Propontide à la maison du prince de Transylvanie. Les premiers objets qui se présentèrent furent

Cunégonde et la vieille, qui étendaient des serviettes sur des ficelles pour les faire sécher.

Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide, en voyant sa belle Cunégonde rembrunie, les yeux
éraillés, la gorge sèche, les joues ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas saisi d'horreur, et

avança ensuite par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère ; on embrassa la vieille : Candide les

racheta toutes deux.

Il y avait une petite métairie dans le voisinage : la vieille proposa à Candide de s'en accommoder, en
attendant que toute la troupe eût une meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu'elle était enlaidie,

< page précédente | 45 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.