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Voltaire - Candide ou l'Optimisme

j'ai combattu pour les soutenir ; on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a battu
les joues. J'ai été mis en prison ; je vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et

mon grand-père, et je suis venu passer le carnaval à Venise. »

Le quatrième prit alors la parole et dit : « Je suis roi des Polaques ; le sort de la guerre m'a privé de mes
États héréditaires ; mon père a éprouvé les mêmes revers ; je me résigne à la Providence comme le sultan

Achmet, l'empereur Ivan et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue vie, et je suis venu

passer le carnaval à Venise. »

Le cinquième dit : « Je suis aussi roi des Polaques ; j'ai perdu mon royaume deux fois ; mais la
Providence m'a donné un autre État, dans lequel j'ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates

ensemble n'en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule ; je me résigne aussi à la Providence, et je

suis venu passer le carnaval à Venise. »

Il restait au sixième monarque à parler. « Messieurs, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous ;
mais enfin j'ai été roi tout comme un autre. Je suis Théodore ; on m'a élu roi en Corse ; on m'a appelé

Votre Majesté, et à présent, à peine m'appelle-t-on Monsieur. J'ai fait frapper de la monnaie, et je ne

possède pas un denier ; j'ai eu deux secrétaires d'État, et j'ai à peine un valet ; je me suis vu sur un trône,

et j'ai longtemps été à Londres en prison, sur la paille. J'ai bien peur d'être traité de même ici, quoique je

sois venu comme Vos Majestés passer le carnaval à Venise. »

Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. Chacun d'eux donna vingt
sequins au roi Théodore pour avoir des habits et des chemises ; et Candide lui fit présent d'un diamant de

deux mille sequins. « Quel est donc, disaient les cinq rois, ce simple particulier qui est en état de donner

cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne ? »

Dans l'instant qu'on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui
avaient aussi perdu leurs États par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du carnaval à

Venise. Mais Candide ne prit pas seulement garde à ces nouveaux venus. Il n'était occupé que d'aller

trouver sa chère Cunégonde à Constantinople.

CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME

VOYAGE DE CANDIDE À CONSTANTINOPLE

Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait reconduire le sultan Achmet à
Constantinople qu'il recevrait Candide et Martin sur son bord. L'un et l'autre s'y rendirent après s'être

prosternés devant Sa misérable Hautesse. Candide, chemin faisant, disait à Martin : « Voilà pourtant six

rois détrônés, avec qui nous avons soupé, et encore dans ces six rois il y en a un à qui j'ai fait l'aumône.

Peut-être y a-t-il beaucoup d'autres princes plus infortunés. Pour moi, je n'ai perdu que cent moutons, et

je vole dans les bras de Cunégonde. Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison : tout est

bien. - Je le souhaite, dit Martin. - Mais, dit Candide, voilà une aventure bien peu vraisemblable que nous

avons eue à Venise. On n'avait jamais vu ni ouï conter que six rois détrônés soupassent ensemble au

cabaret. - Cela n'est pas plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses qui nous sont arrivées.

Il est très commun que des rois soient détrônés ; et à l'égard de l'honneur que nous avons eu de souper

avec eux, c'est une bagatelle qui ne mérite pas notre attention. »

À peine Candide fut-il dans le vaisseau qu'il sauta au cou de son ancien valet, de son ami Cacambo. « Eh
bien ! lui dit-il, que fait Cunégonde ? Est-elle toujours un prodige de beauté ? M'aime-t-elle toujours ?

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