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Voltaire - Candide ou l'Optimisme

Martin se tournant vers Candide avec son sang-froid ordinaire : « Eh bien ! lui dit-il, n'ai-je pas gagné la
gageure tout entière ? » Candide donna deux mille piastres à Paquette et mille piastres à frère Giroflée. «

Je vous réponds, dit-il, qu'avec cela ils seront heureux. - Je n'en crois rien du tout, dit Martin ; vous les

rendrez peut-être avec ces piastres beaucoup plus malheureux encore. - Il en sera ce qui pourra, dit

Candide ; mais une chose me console, je vois qu'on retrouve souvent les gens qu'on ne croyait jamais

retrouver ; il se pourra bien faire qu'ayant rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi

Cunégonde. - Je souhaite, dit Martin, qu'elle fasse un jour votre bonheur ; mais c'est de quoi je doute fort.

- Vous êtes bien dur, dit Candide. - C'est que j'ai vécu, dit Martin.

- Mais regardez ces gondoliers, dit Candide ; ne chantent-ils pas sans cesse ? - Vous ne les voyez pas
dans leur ménage, avec leurs femmes et leurs marmots d'enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les

gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu'à tout prendre le sort d'un gondolier est préférable à celui d'un doge

; mais je crois la différence si médiocre que cela ne vaut pas la peine d'être examiné.

- On parle, dit Candide, du sénateur Pococuranté qui demeure dans ce beau palais sur la Brenta, et qui
reçoit assez bien les étrangers. On prétend que c'est un homme qui n'a jamais eu de chagrin. - Je voudrais

voir une espèce si rare », dit Martin. Candide aussitôt fit demander au seigneur Pococuranté la

permission de venir le voir le lendemain.

CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME

VISITE CHEZ LE SEIGNEUR POCOCURANTÉ, NOBLE VÉNITIEN

Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta et arrivèrent au palais du noble Pococuranté. Les
jardins étaient bien entendus, et ornés de belles statues de marbre ; le palais, d'une belle architecture. Le

maître du logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut très poliment les deux curieux, mais avec très

peu d'empressement, ce qui déconcerta Candide et ne déplut point à Martin.

D'abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat qu'elles firent très bien mousser.
Candide ne put s'empêcher de les louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce et sur leur adresse. « Ce sont

d'assez bonnes créatures, dit le sénateur Pococuranté ; je les fais quelquefois coucher dans mon lit, car je

suis bien las des dames de la ville, de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs

humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs sottises, et des sonnets qu'il faut faire ou

commander pour elles ; mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m'ennuyer. »

Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut surpris de la beauté des tableaux. Il
demanda de quel maître étaient les deux premiers. « Ils sont de Raphaël, dit le sénateur ; je les achetai

fort cher par vanité il y a quelques années ; on dit que c'est ce qu'il y a de plus beau en Italie, mais ils ne

me plaisent point du tout : la couleur en est très rembrunie ; les figures ne sont pas assez arrondies, et ne

sortent point assez ; les draperies ne ressemblent en rien à une étoffe ; en un mot, quoi qu'on en dise, je

ne trouve point là une imitation vraie de la nature. Je n'aimerai un tableau que quand je croirai voir la

nature elle- même : il n'y en a point de cette espèce. J'ai beaucoup de tableaux mais je ne les regarde plus.

»

Pococuranté, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide trouva la musique délicieuse. « Ce
bruit, dit Pococuranté, peut amuser une demi-heure ; mais, s'il dure plus longtemps, il fatigue tout le

monde, quoique personne n'ose l'avouer. La musique aujourd'hui n'est plus que l'art d'exécuter des choses

difficiles, et ce qui n'est que difficile ne plaît point à la longue.

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