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Voltaire - Candide ou l'Optimisme

toujours impatient de revoir la véritable Cunégonde, propose à l'exempt trois petits diamants d'environ
trois mille pistoles chacun. « Ah ! monsieur, lui dit l'homme au bâton d'ivoire, eussiez-vous commis tous

les crimes imaginables, vous êtes le plus honnête homme du monde ; trois diamants ! chacun de trois

mille pistoles ! Monsieur ! je me ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener dans un cachot. On arrête

tous les étrangers, mais laissez-moi faire ; j'ai un frère à Dieppe en Normandie, je vais vous y mener ; et

si vous avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même.

- Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers ? » dit Candide. L'abbé périgourdin prit alors la parole et dit :
« C'est parce qu'un gueux du pays d'Atrébatie a entendu dire des sottises : cela seul lui a fait commettre

un parricide, non pas tel que celui de 1610 au mois de mai, mais tel que celui de 1594 au mois de

décembre, et tel que plusieurs autres commis dans d'autres années et dans d'autres mois par d'autres

gueux qui avaient entendu dire des sottises. »

L'exempt alors expliqua de quoi il s'agissait. « Ah, les monstres ! s'écria Candide ; quoi ! de telles
horreurs chez un peuple qui danse et qui chante ! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des

singes agacent des tigres ? J'ai vu des ours dans mon pays ; je n'ai vu des hommes que dans le Dorado.

Au nom de Dieu, monsieur l'exempt, menez-moi à Venise, où je dois attendre Mlle Cunégonde. - Je ne

peux vous mener qu'en Basse-Normandie », dit le barigel. Aussitôt il lui fait ôter ses fers, dit qu'il s'est

mépris, renvoie ses gens et emmène à Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son frère.

Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le Normand, à l'aide de trois autres diamants, devenu le

plus serviable des hommes, embarque Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire voile pour

Portsmouth en Angleterre. Ce n'était pas le chemin de Venise ; mais Candide croyait être délivré de

l'enfer, et il comptait bien reprendre la route de Venise à la première occasion.

CHAPITRE VINGT-TROISIÈME

CANDIDE ET MARTIN VONT SUR LES CÔTES
D'ANGLETERRE ; CE QU'ILS Y VOIENT

« Ah, Pangloss ! Pangloss ! Ah, Martin ! Martin ! Ah, ma chère Cunégonde ! qu'est-ce que ce monde-ci ?
disait Candide sur le vaisseau hollandais. - Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait

Martin. - Vous connaissez l'Angleterre ; y est-on aussi fou qu'en France ? - C'est une autre espèce de

folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le

Canada, et qu'elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut, De vous

dire précisément s'il y a plus de gens à lier dans un pays que dans un autre, c'est ce que mes faibles

lumières ne me permettent pas. Je sais seulement qu'en général les gens que nous allons voir sont fort

atrabilaires. »

En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth ; une multitude de peuple couvrait le rivage, et regardait
attentivement un assez gros homme qui était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d'un des vaisseaux de

la flotte ; quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne le

plus paisiblement du monde, et toute l'assemblée s'en retourna extrêmement satisfaite. « Qu'est-ce donc

que tout ceci ? dit Candide, et quel démon exerce partout son empire ? » Il demanda qui était ce gros

homme qu'on venait de tuer en cérémonie. « C'est un amiral, lui répondit-on. - Et pourquoi tuer cet

amiral ? - C'est, lui dit-on, parce qu'il n'a pas fait tuer assez de monde ; il a livré un combat à un amiral

français, et on a trouvé qu'il n'était pas assez près de lui. - Mais, dit Candide, l'amiral français était aussi

loin de l'amiral anglais que celui-ci l'était de l'autre ! - Cela est incontestable, lui répliqua-t-on ; mais dans

ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres. »

Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu'il voyait, et de ce qu'il entendait, qu'il ne voulut pas

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