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Voltaire - Candide ou l'Optimisme

mouchoir, Candide le ramassa, elle lui prit innocemment la main, le jeune homme baisa innocemment la
main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une grâce toute particulière ; leurs bouches

se rencontrèrent, leurs yeux s'enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s'égarèrent. M. le

baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant cette cause et cet effet, chassa Candide

du château à grands coups de pied dans le derrière ; Cunégonde s'évanouit ; elle fut souffletée par

madame la baronne dès qu'elle fut revenue à elle-même ; et tout fut consterné dans le plus beau et le plus

agréable des châteaux possibles.

CHAPITRE SECOND

CE QUE DEVINT CANDIDE PARMI LES BULGARES

Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où, pleurant, levant les yeux au ciel,
les tournant souvent vers le plus beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes ; il se

coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons ; la neige tombait à gros flocons. Candide,

tout transi, se traîna le lendemain vers la ville voisine, qui s'appelle Valdberghoff-trarbk-dikdorff, n'ayant

point d'argent, mourant de faim et de lassitude. Il s'arrêta tristement à la porte d'un cabaret. Deux

hommes habillés de bleu le remarquèrent : « Camarade, dit l'un, voilà un jeune homme très bien fait, et

qui a la taille requise. » Ils s'avancèrent vers Candide et le prièrent à dîner très civilement. « Messieurs,

leur dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup d'honneur, mais je n'ai pas de

quoi payer mon écot. - Ah ! monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et de votre

mérite ne payent jamais rien : n'avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut ? - Oui, messieurs, c'est ma

taille, dit-il en faisant la révérence. - Ah ! monsieur, mettez-vous à table ; non seulement nous vous

défrayerons, mais nous ne souffrirons jamais qu'un homme comme vous manque d'argent ; les hommes

ne sont faits que pour se secourir les uns les autres. - Vous avez raison, dit Candide : c'est ce que M.

Pangloss m'a toujours dit, et je vois bien que tout est au mieux. » On le prie d'accepter quelques écus, il

les prend et veut faire son billet ; on n'en veut point, on se met à table : « N'aimez-vous pas tendrement

?... - Oh ! oui, répondit-il, j'aime tendrement Mlle Cunégonde. - Non, dit l'un de ces messieurs, nous vous

demandons si vous n'aimez pas tendrement le roi des Bulgares. - Point du tout, dit-il, car je ne l'ai jamais

vu. - Comment ! c'est le plus charmant des rois, et il faut boire à sa santé. - Oh ! très volontiers, messieurs

» ; et il boit. « C'en est assez, lui dit-on, vous voilà l'appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares

; votre fortune est faite, et votre gloire est assurée. » On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le

mène au régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher

en joue, tirer, doubler le pas, et on lui donne trente coups de bâton ; le lendemain il fait l'exercice un peu

moins mal, et il ne reçoit que vingt coups ; le surlendemain on ne lui en donne que dix, et il est regardé

par ses camarades comme un prodige.

Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il était un héros. Il s'avisa un beau jour
de printemps de s'aller promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c'était un privilège de

l'espèce humaine, comme de l'espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n'eut pas fait

deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui l'atteignent, qui le lient, qui le mènent dans un

cachot. On lui demanda juridiquement ce qu'il aimait le mieux d'être fustigé trente-six fois par tout le

régiment, ou de recevoir à la fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les volontés

sont libres ; et qu'il ne voulait ni l'un ni l'autre, il fallut faire un choix ; il se détermina, en vertu du don de

Dieu qu'on nomme liberté, à passer trente-six fois par les baguettes ; il essuya deux promenades. Le

régiment était composé de deux mille hommes ; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui,

depuis la nuque du cou jusqu'au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs. Comme on allait procéder à

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