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Voltaire - Candide ou l'Optimisme

autrement. - Il faut que vous ayez le diable au corps, dit Candide. - Il se mêle si fort des affaires de ce
monde, dit Martin, qu'il pourrait bien être dans mon corps, comme partout ailleurs ; mais je vous avoue

qu'en jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu l'a abandonné à quelque être

malfaisant ; j'en excepte toujours Eldorado. Je n'ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville

voisine, point de famille qui ne voulût exterminer quelque autre famille. Partout les faibles ont en

exécration les puissants devant lesquels ils rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux

dont on vend la laine et la chair. Un million d'assassins enrégimentés, courant d'un bout de l'Europe à

l'autre, exerce le meurtre et le brigandage avec discipline pour gagner son pain, parce qu'il n'a pas de

métier plus honnête ; et dans les villes qui paraissent jouir de la paix et où les arts fleurissent, les hommes

sont dévorés de plus d'envie, de soins et d'inquiétudes qu'une ville assiégée n'éprouve de fléaux. Les

chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères publiques. En un mot, j'en ai tant vu, et tant

éprouvé, que je suis manichéen.

- Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. - Cela peut être, disait Martin, mais je ne le connais pas. »

Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit redouble de moment en moment.
Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux vaisseaux qui combattaient à la distance d'environ trois milles

; le vent les amena l'un et l'autre si près du vaisseau français qu'on eut le plaisir de voir le combat tout à

son aise. Enfin l'un des deux vaisseaux lâcha à l'autre une bordée si bas et si juste qu'il le coula à fond.

Candide et Martin aperçurent distinctement une centaine d'hommes sur le tillac du vaisseau qui

s'enfonçait ; ils levaient tous les mains au ciel et jetaient des clameurs effroyables ; en un moment tout fut

englouti.

« Eh bien ! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les autres. - Il est vrai, dit Candide,
qu'il y a quelque chose de diabolique dans cette affaire. » En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d'un

rouge éclatant qui nageait auprès de son vaisseau. On détacha la chaloupe pour voir ce que ce pouvait

être : c'était un de ses moutons. Candide eut plus de joie de retrouver ce mouton qu'il n'avait été affligé

d'en perdre cent tous chargés de gros diamants d'Eldorado.

Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau submergeant était espagnol, et que celui
du vaisseau submergé était un pirate hollandais ; c'était celui-là même qui avait volé Candide. Les

richesses immenses dont ce scélérat s'était emparé furent ensevelies avec lui dans la mer, et il n'y eut

qu'un mouton de sauvé. « Vous voyez, dit Candide à Martin, que le crime est puni quelquefois : ce

coquin de patron hollandais a eu le sort qu'il méritait. - Oui, dit Martin, mais fallait-il que les passagers

qui étaient sur son vaisseau périssent aussi ? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres. »

Cependant le vaisseau français et l'espagnol continuèrent leur route, et Candide continua ses
conversations avec Martin. Ils disputèrent quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils étaient

aussi avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient des idées, ils se consolaient.

Candide caressait son mouton. « Puisque je t'ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien retrouver Cunégonde. »

CHAPITRE VINGT ET UNIÈME

CANDIDE ET MARTIN APPROCHENT DES CÔTES DE FRANCE ET RAISONNENT

On aperçut enfin les côtes de France. « Avez-vous jamais été en France, monsieur Martin ? dit Candide. -
Oui, dit Martin, j'ai parcouru plusieurs provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle,

quelques-unes où l'on est trop rusé, d'autres où l'on est communément assez doux et assez bête, d'autres

où l'on fait le bel esprit ; et dans toutes, la principale occupation est l'amour, la seconde de médire, et la

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