bibliotheq.net - littérature française
 

Voltaire - Candide ou l'Optimisme

pâtisseries délicieuses ; le tout dans des plats d'une espèce de cristal de roche. Les garçons et les filles de
l'hôtellerie versaient plusieurs liqueurs faites de canne de sucre.

Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers, tous d'une politesse extrême, qui
firent quelques questions à Cacambo avec la discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux

siennes d'une manière à le satisfaire.

Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer son écot en jetant sur la table de
l'hôte deux de ces larges pièces d'or qu'il avait ramassées ; l'hôte et l'hôtesse éclatèrent de rire, et se

tinrent longtemps les côtés. Enfin ils se remirent : « Messieurs, dit l'hôte, nous voyons bien que vous êtes

des étrangers ; nous ne sommes pas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à

rire quand vous nous avez offert en payement les cailloux de nos grands chemins. Vous n'avez pas sans

doute de la monnaie du pays, mais il n'est pas nécessaire d'en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries

établies pour la commodité du commerce sont payées par le gouvernement. Vous avez fait mauvaise

chère ici, parce que c'est un pauvre village ; mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez

de l'être. » Cacambo expliquait à Candide tous les discours de l'hôte, et Candide les écoutait avec la

même admiration et le même égarement que son ami Cacambo les rendait. « Quel est donc ce pays,

disaient-ils l'un et l'autre, inconnu à tout le reste de la terre, et où toute la nature est d'une espèce si

différente de la nôtre ? C'est probablement le pays où tout va bien ; car il faut absolument qu'il y en ait de

cette espèce. Et, quoi qu'en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout allait assez mal en

Westphalie. »

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

CE QU'ILS VIRENT DANS LE PAYS D'ELDORADO

Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité ; l'hôte lui dit : « Je suis fort ignorant, et je m'en trouve
bien ; mais nous avons ici un vieillard retiré de la cour, qui est le plus savant homme du royaume, et le

plus communicatif. Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne jouait plus que le second

personnage, et accompagnait son valet. Ils entrèrent dans une maison fort simple, car la porte n'était que

d'argent, et les lambris des appartements n'étaient que d'or, mais travaillés avec tant de goût que les plus

riches lambris ne l'effaçaient pas. L'antichambre n'était à la vérité incrustée que de rubis et d'émeraudes ;

mais l'ordre dans lequel tout était arrangé réparait bien cette extrême simplicité.

Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sopha matelassé de plumes de colibri, et leur fit présenter des
liqueurs dans des vases de diamant ; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes :

« Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j'ai appris de feu mon père, écuyer du roi, les étonnantes
révolutions du Pérou dont il avait été témoin. Le royaume où nous sommes est l'ancienne patrie des

Incas, qui en sortirent très imprudemment pour aller subjuguer une partie du monde, et qui furent enfin

détruits par les Espagnols.

« Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent plus sages ; ils ordonnèrent, du
consentement de la nation, qu'aucun habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume ; et c'est ce qui

nous a conservé notre innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu une connaissance confuse de ce

pays, ils l'ont appelé El Dorado, et un Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en a même approché il y a

environ cent années ; mais, comme nous sommes entourés de rochers inabordables et de précipices, nous

avons toujours été jusqu'à présent à l'abri de la rapacité des nations de l'Europe, qui ont une fureur

inconcevable pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, pour en avoir, nous tueraient tous

jusqu'au dernier. »

< page précédente | 23 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.