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Voltaire - Candide ou l'Optimisme

faite ? Tout est bien ; soit, mais j'avoue qu'il est bien cruel d'avoir perdu Mlle Cunégonde et d'être mis à
la broche par des Oreillons » Cacambo ne perdait jamais la tête. « Ne désespérez de rien, dit-il au désolé

Candide ; j'entends un peu le jargon de ces peuples, je vais leur parler. - Ne manquez pas, dit Candide, de

leur représenter quelle est l'inhumanité affreuse de faire cuire des hommes, et combien cela est peu

chrétien. »

« Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd'hui un jésuite : c'est très bien fait ; rien
n'est plus juste que de traiter ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre

prochain, et c'est ainsi qu'on en agit dans toute la terre. Si nous n'usons pas du droit de le manger, c'est

que nous avons d'ailleurs de quoi faire bonne chère ; mais vous n'avez pas les mêmes ressources que

nous ; certainement il vaut mieux manger ses ennemis que d'abandonner aux corbeaux et aux corneilles

le fruit de sa victoire. Mais, messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller mettre

un jésuite en broche, et c'est votre défenseur, c'est l'ennemi de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour

moi, je suis né dans votre pays ; monsieur que vous voyez est mon maître, et, bien loin d'être jésuite, il

vient de tuer un jésuite, il en porte les dépouilles : voilà le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je

vous dis, prenez sa robe, portez-la à la première barrière du royaume de Los Padres ; informez-vous si

mon maître n'a pas tué un officier jésuite. Il vous faudra peu de temps ; vous pourrez toujours nous

manger si vous trouvez que je vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous connaissez trop les

principes du droit public, les moeurs et les lois, pour ne nous pas faire grâce. »

Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable ; ils députèrent deux notables pour aller en diligence
s'informer de la vérité ; les deux députés s'acquittèrent de leur commission en gens d'esprit, et revinrent

bientôt apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent leurs deux prisonniers, leur firent toutes

sortes de civilités, leur offrirent des filles, leur donnèrent des rafraîchissements, et les reconduisirent

jusqu'aux confins de leurs États, en criant avec allégresse : « Il n'est point jésuite, il n'est point jésuite ! »

Candide ne se lassait point d'admirer le sujet de sa délivrance. « Quel peuple ! disait-il, quels hommes !
quelles moeurs ! Si je n'avais pas eu le bonheur de donner un grand coup d'épée au travers du corps du

frère de Mlle Cunégonde, j'étais mangé sans rémission. Mais, après tout, la pure nature est bonne,

puisque ces gens-ci, au lieu de me manger, m'ont fait mille honnêtetés dès qu'ils ont su que je n'étais pas

jésuite. »

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

ARRIVÉE DE CANDIDE ET DE SON VALET AU PAYS D'ELDORADO, ET CE QU'ILS Y VIRENT

Quand ils furent aux frontières des Oreillons : « Vous voyez, dit Cacambo à Candide, que cet
hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l'autre : croyez-moi, retournons en Europe par le plus court. -

Comment y retourner ? dit Candide, et où aller ? Si je vais dans mon pays, les Bulgares et les Abares y

égorgent tout ; si je retourne en Portugal, j'y suis brûlé ; si nous restons dans ce pays-ci, nous risquons à

tout moment d'être mis en broche. Mais comment se résoudre à quitter la partie du monde que Mlle

Cunégonde habite ?

- Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo : nous y trouverons des Français, qui vont par tout le monde ;
ils pourront nous aider. Dieu aura peut-être pitié de nous. »

Il n'était pas facile d'aller à la Cayenne : ils savaient bien à peu près de quel côté il fallait marcher ; mais
des montagnes, des fleuves, des précipices, des brigands, des sauvages, étaient partout de terribles

obstacles. Leurs chevaux moururent de fatigue ; leurs provisions furent consumées ; ils se nourrirent un

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