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Voltaire - Candide ou l'Optimisme

pieds du commandant lui donner part de la nouvelle. Candide et Cacambo furent d'abord désarmés ; on se
saisit de leurs deux chevaux andalous. Les deux étrangers sont introduits au milieu de deux files de

soldats ; le commandant était au bout, le bonnet à trois cornes en tête, la robe retroussée, l'épée au côté,

l'esponton à la main. Il fit un signe ; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux venus. Un

sergent leur dit qu'il faut attendre, que le commandant ne peut leur parler, que le révérend père provincial

ne permet pas qu'aucun Espagnol ouvre la bouche qu'en sa présence, et demeure plus de trois heures dans

le pays. « Et où est le révérend père provincial ? dit Cacambo. - Il est à la parade après avoir dit sa messe,

répondit le sergent ; et vous ne pourrez baiser ses éperons que dans trois heures. - Mais, dit Cacambo,

monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n'est point espagnol, il est allemand ; ne

pourrions-nous point déjeuner en attendant Sa Révérence ? »

Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au commandant. « Dieu soit béni ! dit ce
seigneur ; puisqu'il est allemand, je peux lui parler ; qu'on le mène dans ma feuillée. » Aussitôt on

conduit Candide dans un cabinet de verdure orné d'une très jolie colonnade de marbre vert et or, et de

treillages qui renfermaient des perroquets, des colibris, des oiseaux- mouches, des pintades, et tous les

oiseaux les plus rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases d'or ; et tandis que les

Paraguains mangèrent du maïs dans des écuelles de bois, en plein champ, à l'ardeur du soleil, le révérend

père commandant entra dans la feuillée.

C'était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en couleur, le sourcil relevé, l'oeil vif,
l'oreille rouge, les lèvres vermeilles, l'air fier, mais d'une fierté qui n'était ni celle d'un Espagnol ni celle

d'un jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs armes, qu'on leur avait saisies, ainsi que les deux

chevaux andalous ; Cacambo leur fit manger l'avoine auprès de la feuillée, ayant toujours l'oeil sur eux,

crainte de surprise.

Candide baisa d'abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se mirent à table. « Vous êtes donc
allemand ? lui dit le jésuite en cette langue. - Oui, mon Révérend Père », dit Candide. L'un et l'autre, en

prononçant ces paroles, se regardaient avec une extrême surprise et une émotion dont ils n'étaient pas les

maîtres. « Et de quel pays d'Allemagne êtes-vous ? dit le jésuite. - De la sale province de Westphalie, dit

Candide : je suis né dans le château de Thunder-ten-tronckh. - Ô ciel ! est il possible ? s'écria le

commandant. - Quel miracle ! s'écria Candide. - Serait-ce vous ? dit le commandant. - Cela n'est pas

possible », dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux à la renverse, ils s'embrassent, ils versent des

ruisseaux de larmes. « Quoi ! serait-ce vous, mon Révérend Père ? vous, le frère de la belle Cunégonde !

vous, qui fûtes tué par les Bulgares ! vous, le fils de monsieur le baron ! vous, jésuite au Paraguay ! Il

faut avouer que ce monde est une étrange chose. Ô Pangloss ! Pangloss ! que vous seriez aise si vous

n'aviez pas été pendu ! »

Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui servaient à boire dans des gobelets de
cristal de roche. Il remercia Dieu et saint Ignace mille fois ; il serrait Candide entre ses bras ; leurs

visages étaient baignés de pleurs. « Vous seriez bien plus étonné, plus attendri, plus hors de vous-même,

dit Candide, si je vous disais que Mlle Cunégonde, votre soeur, que vous avez crue éventrée, est pleine

de santé. - Où ? - Dans votre voisinage, chez M. le gouverneur de Buenos-Ayres ; et je venais pour vous

faire la guerre. » Chaque mot qu'ils prononcèrent dans cette longue conversation accumulait prodige sur

prodige. Leur âme tout entière volait sur leur langue, était attentive dans leurs oreilles et étincelante dans

leurs yeux. Comme ils étaient allemands, ils tinrent table longtemps, en attendant le révérend père

provincial ; et le commandant parla ainsi à son cher Candide.

CHAPITRE QUINZIÈME

COMMENT CANDIDE TUA LE FRÈRE DE SA CHÈRE

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