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Voltaire - Candide ou l'Optimisme

fardeau qu'on veut toujours jeter par terre ? d'avoir son être en horreur, et de tenir à son être ? enfin de
caresser le serpent qui nous dévore, jusqu'à ce qu'il nous ait mangé le coeur ?

« J'ai vu dans les pays que le sort m'a fait parcourir, et dans les cabarets où j'ai servi, un nombre
prodigieux de personnes qui avaient leur existence en exécration ; mais je n'en ai vu que douze qui aient

mis volontairement fin à leur misère : trois nègres, quatre Anglais, quatre Genevois et un professeur

allemand nommé Robeck. J'ai fini par être servante chez le Juif don Issacar ; il me mit auprès de vous,

ma belle demoiselle ; je me suis attachée à votre destinée, et j'ai été plus occupée de vos aventures que

des miennes. Je ne vous aurais même jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m'aviez pas un peu

piquée, et s'il n'était d'usage dans un vaisseau de conter des histoires pour se désennuyer. Enfin,

mademoiselle, j'ai de l'expérience, je connais le monde ; donnez-vous un plaisir, engagez chaque

passager à vous conter son histoire ; et s'il s'en trouve un seul qui n'ait souvent maudit sa vie, qui ne se

soit souvent dit à lui-même qu'il était le plus malheureux des hommes, jetez-moi dans la mer la tête la

première. »

CHAPITRE TREIZIÈME

COMMENT CANDIDE FUT OBLIGÉ DE SE SÉPARER DE LA
BELLE CUNÉGONDE ET DE LA VIEILLE

La belle Cunégonde, ayant entendu l'histoire de la vieille, lui fit toutes les politesses qu'on devait à une
personne de son rang et de son mérite. Elle accepta la proposition ; elle engagea tous les passagers l'un

après l'autre à lui conter leurs aventures. Candide et elle avouèrent que la vieille avait raison. « C'est bien

dommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume dans un auto-da-fé ; il

nous dirait des choses admirables sur le mal physique et sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer et

je me sentirais assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques objections. »

À mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On aborda dans Buenos- Ayres.
Cunégonde, le capitaine Candide et la vieille allèrent chez le gouverneur Don Fernando d'Ibaraa, y

Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté convenable à un homme

qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes avec le dédain le plus noble, portant le nez si haut,

élevant si impitoyablement la voix, prenant un ton si imposant, affectant une démarche si altière, que

tous ceux qui le saluaient étaient tentés de le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui parut

ce qu'il avait jamais vu de plus beau. La première chose qu'il fit fut de demander si elle n'était point la

femme du capitaine. L'air dont il fit cette question alarma Candide : il n'osa pas dire qu'elle était sa

femme, parce qu'en effet elle ne l'était point ; il n'osait pas dire que c'était sa soeur, parce qu'elle ne l'était

pas non plus ; et quoique ce mensonge officieux eût été autrefois très à la mode chez les anciens, et qu'il

pût être utile aux modernes, son âme était trop pure pour trahir la vérité. « Mlle Cunégonde, dit-il, doit

me faire l'honneur de m'épouser, et nous supplions Votre Excellence de daigner faire notre noce. »

Don Fernando d'Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza, relevant sa moustache, sourit
amèrement, et ordonna au capitaine Candide d'aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit ; le

gouverneur demeura avec Mlle Cunégonde. Il lui déclara sa passion, lui protesta que le lendemain il

l'épouserait à la face de l'Église, ou autrement, ainsi qu'il plairait à ses charmes. Cunégonde lui demanda

un quart d'heure pour se recueillir, pour consulter la vieille et pour se déterminer.

La vieille dit à Cunégonde : « Mademoiselle, vous avez soixante et douze quartiers, et pas une obole ; il
ne tient qu'à vous d'être la femme du plus grand seigneur de l'Amérique méridionale, qui a une très belle

moustache ; est-ce à vous de vous piquer d'une fidélité à toute épreuve ? Vous avez été violée par les

Bulgares ; un Juif et un inquisiteur ont eu vos bonnes grâces : les malheurs donnent des droits. J'avoue

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