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Voltaire - Candide ou l'Optimisme

« À peine fûmes-nous débarqués que des noirs d'une faction ennemie de celle de mon corsaire se
présentèrent pour lui enlever son butin. Nous étions, après les diamants et l'or, ce qu'il avait de plus

précieux. Je fus témoin d'un combat tel que vous n'en voyez jamais dans vos climats d'Europe. Les

peuples septentrionaux n'ont pas le sang assez ardent. Ils n'ont pas la rage des femmes au point où elle est

commune en Afrique. Il semble que vos Européens aient du lait dans les veines ; c'est du vitriol, c'est du

feu qui coule dans celles des habitants du mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des

lions, des tigres et des serpents de la contrée, pour savoir à qui nous aurait. Un Maure saisit ma mère par

le bras droit, le lieutenant de mon capitaine la retint par le bras gauche ; un soldat maure la prit par une

jambe, un de nos pirates la tenait par l'autre. Nos filles se trouvèrent presque toutes en un moment tirées

ainsi à quatre soldats. Mon capitaine me tenait cachée derrière lui. Il avait le cimeterre au poing, et tuait

tout ce qui s'opposait à sa rage. Enfin, je vis toutes nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées,

massacrées par les monstres qui se les disputaient. Les captifs mes compagnons, ceux qui les avaient

pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres, et enfin mon capitaine, tout fut tué ; et je

demeurai mourante sur un tas de morts. Des scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans l'étendue

de plus de trois cents lieues, sans qu'on manquât aux cinq prières par jour ordonnées par Mahomet.

« Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de cadavres sanglants entassés, et je me
traînai sous un grand oranger au bord d'un ruisseau voisin ; j'y tombai d'effroi, de lassitude, d'horreur, de

désespoir et de faim. Bientôt après, mes sens accablés se livrèrent à un sommeil qui tenait plus de

l'évanouissement que du repos. J'étais dans cet état de faiblesse et d'insensibilité, entre la mort et la vie,

quand je me sentis pressée de quelque chose qui s'agitait sur mon corps. J'ouvris les yeux, je vis un

homme blanc et de bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents : O che sciagura d'essere senza

c ... !

CHAPITRE DOUZIÈME

SUITE DES MALHEURS DE LA VIEILLE

« Étonnée et ravie d'entendre la langue de ma patrie, et non moins surprise des paroles que proférait cet
homme, je lui répondis qu'il y avait de plus grands malheurs que celui dont il se plaignait. Je l'instruisis

en peu de mots des horreurs que j'avais essuyées, et je retombai en faiblesse. Il m'emporta dans une

maison voisine, me fit mettre au lit, me fit donner à manger, me servit, me consola, me flatta, me dit qu'il

n'avait rien vu de si beau que moi, et que jamais il n'avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui

rendre. « Je suis né à Naples, me dit-il, on y chaponne deux ou trois mille enfants tous les ans ; les uns en

meurent, les autres acquièrent une voix plus belle que celle des femmes, les autres vont gouverner les

États. On me fit cette opération avec un très grand succès, et j'ai été musicien de la chapelle de Mme la

princesse de Palestrine. - De ma mère ! m'écriai-je. - De votre mère ! s'écria-t-il en pleurant. Quoi ! vous

seriez cette jeune princesse que j'ai élevée jusqu'à l'âge de six ans, et qui promettait déjà d'être aussi belle

que vous êtes ? - C'est moi-même ; ma mère est à quatre cents pas d'ici, coupée en quartiers sous un tas

de morts... »

« Je lui contai tout ce qui m'était arrivé ; il me conta aussi ses aventures, et m'apprit comment il avait été
envoyé chez le roi de Maroc par une puissance chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité, par

lequel on lui fournirait de la poudre, des canons et des vaisseaux, pour l'aider à exterminer le commerce

des autres chrétiens. " Ma mission est faite, me dit cet honnête eunuque ; je vais m'embarquer à Ceuta, et

je vous ramènerai en Italie. Ma che sciagura d'essere senza c... ! "

« Je le remerciai avec des larmes d'attendrissement ; et au lieu de me mener en Italie, il me conduisit à

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