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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize
Cimourdain ajouta:
- Et inexorable.
Robespierre reprit:
- C'est bien dit, citoyen Cimourdain. Vous aurez affaire à un jeune homme. Vous aurez de l'ascendant sur lui, ayant le double de son âge. Il faut le diriger, mais le ménager. Il paraît qu'il a des talents militaires, tous les rapports sont unanimes là-dessus. Il fait partie d'un corps qu'on a détaché de l'armée du Rhin pour aller en Vendée. Il arrive de la frontière où il a été admirable d'intelligence et de bravoure. Il mène supérieurement la colonne expéditionnaire. Depuis quinze jours, il tient en échec ce vieux marquis de Lantenac. Il le réprime et le chasse devant lui. Il finira par l'acculer à la mer et par l'y culbuter. Lantenac a la ruse d'un vieux général et lui a l'audace d'un jeune capitaine. Ce jeune homme a déjà des ennemis et des envieux. L'adjudant général Léchelle est jaloux de lui...
- Ce Léchelle, interrompit Danton, il veut être général en chef! il n'a pour lui qu'un calembour: Il faut Léchelle pour monter sur Charette. En attendant Charette le bat.
- Et il ne veut pas, poursuivit Robespierre, qu'un autre que lui batte Lantenac. Le malheur de la guerre de Vendée est dans ces rivalités-là. Des héros mal commandés, voilà nos soldats. Un simple capitaine de hussards, Chérin, entre dans Saumur avec un trompette en sonnant Ca ira ; il prend Saumur ; il pourrait continuer et prendre Cholet, mais il n'a pas d'ordres, et il s'arrête. Il faut remanier tous les commandements de la Vendée. On éparpille les corps de garde, on disperse les forces ; une armée éparse est une armée paralysée ; c'est un bloc dont on fait de la poussière. Au camp de Paramé il n'y a plus que des tentes. Il y a entre Tréguier et Dinan cent petits postes inutiles avec lesquels on pourrait faire une division et couvrir tout le littoral. Léchelle, appuyé par Parein, dégarnit la côte nord sous prétexte de protéger la côte sud, et ouvre ainsi la France aux Anglais. Un demi-million de paysans soulevés, et une descente de l'Angleterre en France, tel est le plan de Lantenac. Le jeune commandant de la colonne expéditionnaire met l'épée aux reins à ce Lantenac et le presse et le bat, sans la permission de Léchelle ; or Léchelle est son chef ; aussi Léchelle le dénonce. Les avis sont partagés sur ce jeune homme. Léchelle veut le faire fusiller. Prieur de la Marne veut le faire adjudant général.
- Ce jeune homme, dit Cimourdain, me semble avoir de grandes qualités.
- Mais il a un défaut!
L'interruption était de Marat.
- Lequel? demanda Cimourdain.
- La clémence, dit Marat.
Et Marat poursuivit:
- C'est ferme au combat, et mou après. Ça donne dans l'indulgence, ça pardonne, ça fait grâce, ça protège les religieuses et les nonnes, ça sauve les femmes et les filles des aristocrates, ça relâche les prisonniers, ça met en liberté les prêtres.
- Grave faute, murmura Cimourdain.
- Crime, dit Marat.
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