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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize
Marat répondit sans élever la voix.
- Mêlez-vous de rendre vos comptes.
- Mes comptes! cria Danton. Allez les demander aux défilés de l'Argonne, à la Champagne délivrée, à la Belgique conquise, aux armées où j'ai été quatre fois déjà offrir ma poitrine à la mitraille! allez les demander à la place de la Révolution, à l'échafaud du 21 janvier, au trône jeté à terre, à la guillotine, cette veuve...
Marat interrompit Danton.
- La guillotine est une vierge ; on se couche sur elle, on ne la féconde pas.
- Qu'en savez-vous? répliqua Danton, je la féconderais, moi!
- Nous verrons, dit Marat.
Et il sourit.
Danton vit ce sourire.
- Marat, cria-t-il, vous êtes l'homme caché, moi je suis l'homme du grand air et du grand jour. Je hais la vie reptile. Etre cloporte ne me va pas. Vous habitez une cave ; moi j'habite la rue. Vous ne communiquez avec personne ; moi, quiconque passe peut me voir et me parler.
- Joli garçon, voulez-vous monter chez moi? grommela Marat.
Et, cessant de sourire, il reprit d'un accent péremptoire:
- Danton, rendez compte des trente-trois mille écus, argent sonnant, que Montmorin vous a payés au nom du roi, sous prétexte de vous indemniser de votre charge de procureur au Châtelet.
- J'étais du 14 juillet, dit Danton avec hauteur.
- Et le garde-meuble? et les diamants de la couronne?
- J'étais du 6 octobre.
- Et les vols de votre alter ego, Lacroix, en Belgique?
- J'étais du 20 juin.
- Et les prêts faits à la Montansier?
- Je poussais le peuple au retour de Varennes.
- Et la salle de l'Opéra qu'on bâtit avec de l'argent fourni par vous?
- J'ai armé les sections de Paris.
- Et les cent mille livres de fonds secrets du ministère de la justice?
- J'ai fait le 10 août.
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