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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

reste plus à Givet que cinq cents sacs de farine ; nous rétrogradons sur Landau ; Wurmser presse Kléber ;
Mayence succombe vaillamment, Condé lâchement. Valenciennes aussi. Ce qui n'empêche pas Chancel

qui défend Valenciennes et le vieux Féraud qui défend Condé d'être deux héros, aussi bien que Meunier

qui défendait Mayence. Mais tous les autres trahissent. Dharville trahit à Aix-la-Chapelle, Mouton trahit

à Bruxelles, Valence trahit à Bréda, Neuilly trahit à Limbourg, Miranda trahit à Maëstricht ; Stengel,

traître, Lanoue, traître, Ligonnier, traître, Menou, traître, Dillon, traître ; monnaie hideuse de Dumouriez.

Il faut des exemples. Les contre-marches de Custine me sont suspectes ; je soupçonne Custine de préférer

la prise lucrative de Francfort à la prise utile de Coblentz. Francfort peut payer quatre millions de

contributions de guerre, soit. Qu'est-ce que cela à côté du nid des émigrés écrasé? Trahison, dis-je.

Meunier est mort le 13 juin. Voilà Kléber seul. En attendant, Brunswick grossit et avance. Il arbore le

drapeau allemand sur toutes les places françaises qu'il prend. Le margrave de Brandebourg est

aujourd'hui l'arbitre de l'Europe ; il empoche nos provinces ; il s'adjugera la Belgique, vous verrez ; on

dirait que c'est pour Berlin que nous travaillons ; si cela continue, et si nous n'y mettons ordre, la

révolution française se sera faite au profit de Potsdam ; elle aura eu pour unique résultat d'agrandir le

petit Etat de Frédéric II, et nous aurons tué le roi de France pour le roi de Prusse.

Et Danton, terrible, éclata de rire.

Le rire de Danton fit sourire Marat.

- Vous avez chacun votre dada ; vous, Danton, la Prusse ; vous, Robespierre, la Vendée. Je vais préciser,
moi aussi. Vous ne voyez pas le vrai péril ; le voici: les cafés et les tripots. Le café de Choiseul est

jacobin, le café Patin est royaliste, le café du Rendez-Vous attaque la garde nationale, le café de la

Porte-Saint-Martin la défend, le café de la Régence est contre Brissot, le café Corazza est pour, le café

Procope jure par Diderot, le café du Théâtre-Français jure par Voltaire, à la Rotonde on déchire les

assignats, les cafés Saint-Marceau sont en fureur, le café Manouri agite la question des farines, au café de

Foy tapages et gourmades, au Perron bourdonnement des frêlons de finance. Voilà ce qui est sérieux.

Danton ne riait plus. Marat souriait toujours. Sourire de nain, pire qu'un rire de colosse.

- Vous moquez-vous, Marat? gronda Danton.

Marat eut ce mouvement de hanche convulsif, qui était célèbre. Son sourire s'était effacé.

- Ah! je vous retrouve, citoyen Danton. C'est bien vous qui en pleine Convention m'avez appelé "
l'individu Marat ". Ecoutez. Je vous pardonne. Nous traversons un moment imbécile. Ah! je me moque?

En effet, quel homme suis-je? J'ai dénoncé Chazot, j'ai dénoncé Pétion, j'ai dénoncé Kersaint, j'ai

dénoncé Moreton, j'ai dénoncé Dufriche-Valazé, j'ai dénoncé Ligonnier, j'ai dénoncé Menou, j'ai dénoncé

Banneville, j'ai dénoncé Gensonné, j'ai dénoncé Biron, j'ai dénoncé Lidon et Chambon ; ai-je eu tort? je

flaire la trahison dans le traître, et je trouve utile de dénoncer le criminel avant le crime. J'ai l'habitude de

dire la veille ce que vous autres vous dites le lendemain. Je suis l'homme qui a proposé à l'Assemblée un

plan complet de législation criminelle. Qu'ai-je fait jusqu'à présent? J'ai demandé qu'on instruise les

sections afin de les discipliner à la révolution, j'ai fait lever les scellés des trente-deux cartons, j'ai

réclamé les diamants déposés dans les mains de Roland, j'ai prouvé que les Brissotins avaient donné au

Comité de sûreté générale des mandats d'arrêt en blanc, j'ai signalé les omissions du rapport de Lindet sur

les crimes de Capet, j'ai voté le supplice du tyran dans les vingt-quatre heures, j'ai défendu les bataillons

le Mauconseil et le Républicain, j'ai empêché la lecture de la lettre de Narbonne et de Malouet, j'ai fait

une motion pour les soldats blessés, j'ai fait supprimer la commission des six, j'ai pressenti dans l'affaire

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