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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

volonté et une droiture? - il avait communiqué au jeune vicomte, son élève, tout le progrès qu'il avait en
lui ; il lui avait inoculé le virus redoutable de sa vertu ; il lui avait infusé dans les veines sa conviction, sa

conscience, son idéal ; dans ce cerveau d'aristocrate, il avait versé l'âme du peuple.

L'esprit allaite ; l'intelligence est une mamelle. Il y a analogie entre la nourrice qui donne son lait et le
précepteur qui donne sa pensée. Quelquefois le précepteur est plus père que le père, de même que

souvent la nourrice est plus mère que la mère.

Cette profonde paternité spirituelle liait Cimourdain à son élève. La seule vue de cet enfant l'attendrissait.

Ajoutons ceci: remplacer le père était facile, l'enfant n'en avait plus ; il était orphelin ; son père était mort,
sa mère était morte ; il n'avait pour veiller sur lui qu'une grand'mère aveugle et un grand-oncle absent. La

grand'mère mourut ; le grand-oncle, chef de la famille, homme d'épée et de grande seigneurie, pourvu de

charges à la cour, fuyait le vieux donjon de famille, vivait à Versailles, allait aux armées, et laissait

l'orphelin seul dans le château solitaire. Le précepteur était donc le maître, dans toute l'acception du mot.

Ajoutons ceci encore: Cimourdain avait vu naître l'enfant qui avait été son élève. L'enfant, orphelin tout
petit, avait eu une maladie grave. Cimourdain, en ce danger de mort, l'avait veillé jour et nuit ; c'est le

médecin qui soigne, c'est le garde-malade qui sauve, et Cimourdain avait sauvé l'enfant. Non seulement

son élève lui avait dû l'éducation, l'instruction, la science ; mais il lui avait dû la convalescence et la santé

; non seulement son élève lui devait de penser ; mais il lui devait de vivre. Ceux qui nous doivent tout, on

les adore ; Cimourdain adorait cet enfant.

L'écart naturel de la vie s'était fait. L'éducation finie, Cimourdain avait dû quitter l'enfant devenu jeune
homme. Avec quelle froide et inconsciente cruauté ces séparations-là se font! Comme les familles

congédient tranquillement le précepteur qui laisse sa pensée dans un enfant, et la nourrice qui y laisse ses

entrailles! Cimourdain, payé et mis dehors, était sorti du monde d'en haut et rentré dans le monde d'en

bas ; la cloison entre les grands et les petits s'était refermée ; le jeune seigneur, officier de naissance et

fait d'emblée capitaine, était parti pour une garnison quelconque ; l'humble précepteur, déjà au fond de

son coeur prêtre insoumis, s'était hâté de redescendre dans cet obscur rez-de-chaussée de l'Eglise, qu'on

appelait le bas clergé ; et Cimourdain avait perdu de vue son élève.

La Révolution était venue ; le souvenir de cet être dont il avait fait un homme, avait continué de couver
en lui, caché, mais non éteint, par l'immensité des choses publiques.

Modeler une statue et lui donner la vie, c'est beau ; modeler une intelligence et lui donner la vérité, c'est
plus beau encore. Cimourdain était le Pygmalion d'une âme.

Un esprit peut avoir un enfant.

Cet élève, cet enfant, cet orphelin, était le seul être qu'il aimât sur la terre.

Mais, même dans une telle affection, un tel homme était-il vulnérable?

On va le voir.

LIVRE DEUXIEME. LE CABARET DE LA RUE DU PAON

I. MINOS, EAQUE ET
RHADAMANTE

Il y avait rue du Paon un cabaret qu'on appelait café. Ce café avait une arrière-chambre, aujourd'hui

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