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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

aller à la messe rouge " ; Montflabert, juré révolutionnaire et marquis, lequel se faisait appeler Dix-Août.
On regardait défiler les élèves de l'Ecole militaire, qualifiés par les décrets de la Convention " aspirants à

l'école de Mars ", et par le peuple " pages de Robespierre ". On lisait les proclamations de Fréron,

dénonçant les suspects du crime de " négotiantisme ". Les " muscadins ", ameutés aux portes des mairies,

raillaient les mariages civils, s'attroupaient au passage de l'épousée et de l'époux, et disaient: " mariés

municipaliter ". Aux Invalides les statues des saints et des rois étaient coiffées du bonnet phrygien. On

jouait aux cartes sur la borne des carrefours ; les jeux de cartes étaient, eux aussi, en pleine révolution ;

les rois étaient remplacés par les génies, les dames par les libertés, les valets par les égalités, et les as par

les lois. On labourait les jardins publics ; la charrue travaillait aux Tuileries. A tout cela était mêlée,

surtout dans les partis vaincus, on ne sait quelle hautaine lassitude de vivre ; un homme écrivait à

Fouquier-Tinville: " Ayez la bonté de me délivrer de la vie. Voici mon adresse. " Champcenetz était

arrêté pour s'être écrié en plein Palais-Royal: " A quand la révolution de Turquie? Je voudrais voir la

république à la Porte. " Partout des journaux. Des garçons perruquiers crêpaient en public des perruques

de femmes, pendant que le patron lisait à haute voix le Moniteur ; d'autres commentaient au milieu des

groupes, avec force gestes, le journal Entendons-nous, de Dubois-Crancé, ou la Trompette du Père

Bellerose. Quelquefois les barbiers étaient en même temps charcutiers ; et l'on voyait des jambons et des

andouilles pendre à côté d'une poupée coiffée de cheveux d'or. Des marchands vendaient sur la voie

publique " des vins d'émigrés " ; un marchand affichait des vins de cinquante-deux espèces ; d'autres

brocantaient des pendules en lyre et des sophas à la duchesse ; un perruquier avait pour enseigne ceci: "

je rase le clergé, je peigne la noblesse, j'accommode le tiers-état. " On allait se faire tirer les cartes par

Martin, au n° 173 de la rue d'Anjou, ci-devant Dauphine. Le pain manquait, le charbon manquait, le

savon manquait ; on voyait passer des bandes de vaches laitières arrivant des provinces. A la Vallée,

l'agneau se vendait quinze francs la livre. Une affiche de la Commune assignait à chaque bouche une

livre de viande par décade. On faisait queue aux portes des marchands ; une de ces queues est restée

légendaire, elle allait de la porte d'un épicier de la rue du Petit-Carreau jusqu'au milieu de la rue

Montorgueil. Faire queue, cela s'appelait " tenir la ficelle ", à cause d'une longue corde que prenaient

dans leur main, l'un derrière l'autre, ceux qui étaient à la file. Les femmes dans cette misère étaient

vaillantes et douces. Elles passaient les nuits à attendre leur tour d'entrer chez le boulanger. Les

expédients réussissaient à la révolution ; elle soulevait cette vaste détresse avec deux moyens périlleux,

l'assignat et le maximum ; l'assignat était le levier, le maximum était le point d'appui. Cet empirisme

sauva la France. L'ennemi, aussi bien l'ennemi de Coblentz que l'ennemi de Londres, agiotait sur

l'assignat. Des filles allaient et venaient, offrant de l'eau de lavande, des jarretières et des cadenettes, et

faisant l'agio ; il y avait les agioteurs du Perron de la rue Vivienne, en souliers crottés, en cheveux gras,

en bonnet à poil à queue de renard, et les mayolets de la rue de Valois en bottes cirées, le cure-dents à la

bouche, le chapeau velu sur la tête, tutoyés par les filles. Le peuple leur faisait la chasse, ainsi qu'aux

voleurs, que les royalistes appelaient " citoyens actifs ". Du reste, très peu de vols. Un dénûment

farouche, une probité stoïque. Les va-nu-pieds et les meurt-de-faim passaient, les yeux gravement

baissés, devant les devantures des bijoutiers du Palais-Égalité. Dans une visite domiciliaire que fit la

section Antoine chez Beaumarchais, une femme cueillit dans le jardin une fleur ; le peuple la souffleta.

Le bois coûtait quatre cents francs, argent, la corde ; on voyait dans les rues des gens scier leur bois de lit

; l'hiver, les fontaines étaient gelées ; l'eau coûtait vingt sous la voie ; tout le monde se faisait porteur

d'eau. Le louis d'or valait trois mille neuf cent cinquante francs. Une course en fiacre coûtait six cents

francs. Après une journée de fiacre on entendait ce dialogue: - Cocher, combien vous dois-je? - Six mille

livres. Une marchande d'herbe vendait pour vingt mille francs par jour. Un mendiant disait: Par charité,

secourez-moi! il me manque deux cent trente livres pour payer mes souliers. A l'entrée des ponts, on

voyait des colosses sculptés et peints par David que Mercier insultait: Enormes polichinelles de bois,

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