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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

Il y a quelque chose de plus poignant à voir brûler qu'un palais, c'est une chaumière. Une chaumière en
feu est lamentable. La dévastation s'abattant sur la misère, le vautour s'acharnant sur le ver de terre, il y a

là on ne sait quel contre-sens qui serre le coeur.

A en croire la légende biblique, un incendie regardé change une créature humaine en statue ; Tellmarch
fut un moment cette statue. Le spectacle qu'il avait sous les yeux le fit immobile. Cette destruction

s'accomplissait en silence. Pas un cri ne s'élevait ; pas un soupir humain ne se mêlait à cette fumée ; cette

fournaise travaillait et achevait de dévorer ce village sans qu'on entendît d'autre bruit que le craquement

des charpentes et le pétillement des chaumes. Par moments la fumée se déchirait, les toits effondrés

laissaient voir les chambres béantes, le brasier montrait tous ses rubis, des guenilles écarlates et de

pauvres vieux meubles couleur de pourpre se dressaient dans ces intérieurs vermeils, et Tellmarch avait

le sinistre éblouissement du désastre.

Quelques arbres d'une châtaigneraie contiguë aux maisons avaient pris feu et flambaient.

Il écoutait, tâchant d'entendre une voix, un appel, une clameur ; rien ne remuait, excepté les flammes ;
tout se taisait, excepté l'incendie. Est-ce donc que tous avaient fui?

Où était ce groupe vivant et travaillant Herbe-en-Pail? Qu'était devenu tout ce petit peuple?

Tellmarch descendit du coteau.

Une énigme funèbre était devant lui. Il s'en approchait sans hâte et l'oeil fixe. Il avançait vers cette ruine
avec une lenteur d'ombre ; il se sentait fantôme dans cette tombe.

Il arriva à ce qui avait été la porte de la métairie, et il regarda dans la cour qui, maintenant, n'avait plus de
murailles et se confondait avec le hameau groupé autour d'elle.

Ce qu'il avait vu n'était rien. Il n'avait encore aperçu que le terrible, l'horrible lui apparut.

Au milieu de la cour il y avait un monceau noir, vaguement modelé d'un côté par la flamme, de l'autre
par la lune ; ce monceau était un tas d'hommes ; ces hommes étaient morts.

Il y avait autour de ce tas une grande mare qui fumait un peu ; l'incendie se reflétait dans cette mare ;
mais elle n'avait pas besoin du feu pour être rouge ; c'était du sang.

Tellmarch s'approcha. Il se mit à examiner, l'un après l'autre, ces corps gisants ; tous étaient des cadavres.

La lune éclairait, l'incendie aussi.

Ces cadavres étaient des soldats. Tous étaient pieds nus ; on leur avait pris leurs souliers ; on leur avait
aussi pris leurs armes ; ils avaient encore leurs uniformes qui étaient bleus ; çà et là on distinguait, dans

l'amoncellement des membres et des têtes, des chapeaux troués avec des cocardes tricolores. C'étaient

des républicains. C'étaient ces Parisiens qui, la veille encore, étaient là tous vivants, et tenaient garnison

dans la ferme d'Herbe-en-Pail. Ces hommes avaient été suppliciés, ce qu'indiquait la chute symétrique

des corps ; ils avaient été foudroyés sur place, et avec soin. Ils étaient tous morts. Pas un râle ne sortait du

tas.

Tellmarch passa cette revue des cadavres, sans en omettre un seul ; tous étaient criblés de balles.

Ceux qui les avaient mitraillés, pressés probablement d'aller ailleurs, n'avaient pas pris le temps de les

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