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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

de colère et de triomphe, une rumeur composée de clameurs ; on n'y distinguait rien ; brusquement,
comme un linéament se dessine dans une fumée, quelque chose devint articulé et précis dans ce tumulte,

c'était un nom, un nom répété par mille voix, et le marquis entendit nettement ce cri:

" Lantenac! Lantenac! le marquis de Lantenac! "

C'était lui qu'on cherchait.

VI. LES PERIPETIES DE LA GUERRE CIVILE

Et subitement, autour de lui, et de tous les côtés à la fois, le fourré se remplit de fusils, de bayonnettes et
de sabres, un drapeau tricolore se dressa dans la pénombre, le cri Lantenac! éclata à son oreille, et à ses

pieds, à travers les ronces et les branches, des faces violentes apparurent.

Le marquis était seul, debout sur un sommet, visible de tous les points du bois. Il voyait à peine ceux qui
criaient son nom, mais il était vu de tous. S'il y avait mille fusils dans le bois, il était là comme une cible.

Il ne distinguait rien dans le taillis que des prunelles ardentes fixées sur lui.

Il ôta son chapeau, en retroussa le bord, arracha une longue épine sèche à un ajonc, tira de sa poche une
cocarde blanche, fixa avec l'épine le bord retroussé et la cocarde à la forme du chapeau, et, remettant sur

la tête le chapeau dont le bord relevé laissait voir son front et sa cocarde, il dit d'une voix haute, parlant à

toute la forêt à la fois:

- Je suis l'homme que vous cherchez. Je suis le marquis de Lantenac, vicomte de Fontenay, prince breton,
lieutenant général des armées du roi. Finissons-en. En joue! Feu!

Et, écartant de ses deux mains sa veste de peau de chèvre, il montra sa poitrine nue.

Il baissa les yeux, cherchant du regard les fusils braqués, et se vit entouré d'hommes à genoux.

Un immense cri s'éleva: " Vive Lantenac! Vive monseigneur! Vive le général! " En même temps des
chapeaux sautaient en l'air, des sabres tournoyaient joyeusement, et l'on voyait dans tout le taillis se

dresser des bâtons au bout desquels s'agitaient des bonnets de laine brune.

Ce qu'il avait autour de lui, c'était une bande vendéenne.

Cette bande s'était agenouillée en le voyant.

La légende raconte qu'il y avait dans les vieilles forêts thuringiennes des êtres étranges, race des géants,
plus et moins qu'hommes, qui étaient considérés par les Romains comme des animaux horribles et par les

Germains comme des incarnations divines, et qui, selon la rencontre, couraient la chance d'être

exterminés ou adorés.

Le marquis éprouva quelque chose de pareil à ce que devait ressentir un de ces êtres quand, s'attendant à
être traité comme un monstre, il était brusquement traité comme un dieu.

Tous ces yeux pleins d'éclairs redoutables se fixaient sur le marquis avec une sorte de sauvage amour.

Cette cohue était armée de fusils, de sabres, de faulx, de perches, de bâtons ; tous avaient de grands
feutres ou des bonnets bruns, avec des cocardes blanches, une profusion de rosaires et d'amulettes, de

larges culottes ouvertes au genou, des casaques de poil, des guêtres en cuir, le jarret nu, les cheveux

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