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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

Le vieillard restait immobile. Il ne pensait, pas ; à peine songeait-il. Autour de lui tout était sérénité,
assoupissement, confiance, solitude. Il faisait grand jour encore sur la dune, mais presque nuit dans la

plaine et tout à fait nuit dans les bois. La lune montait à l'orient. Quelques étoiles piquaient le bleu pâle

du zénith. Cet homme, bien que plein de préoccupations violentes, s'abîmait dans l'inexprimable

mansuétude de l'infini. Il sentait monter en lui cette aube obscure, l'espérance, si le mot espérance peut

s'appliquer aux attentes de la guerre civile. Pour l'instant, il lui semblait qu'en sortant de cette mer qui

venait d'être si inexorable, et en touchant la terre, tout danger s'était évanoui. Personne ne savait son nom,

il était seul, perdu pour l'ennemi, sans trace derrière lui, car la surface de la mer ne garde rien, caché,

ignoré, pas même soupçonné. Il sentait on ne sait quel apaisement suprême. Un peu plus il se serait

endormi.

Ce qui, pour cet homme, en proie au dedans comme au dehors à tant de tumultes, donnait un charme
étrange à cette heure calme qu'il traversait, c'était, sur la terre comme au ciel, un profond silence.

On n'entendait que le vent qui venait de la mer, mais le vent est une basse continue et cesse presque d'être
un bruit, tant il devient une habitude.

Tout à coup, il se dressa debout.

Son attention venait d'être brusquement réveillée ; il considéra l'horizon. Quelque chose donnait à son
regard une fixité particulière.

Ce qu'il regardait, c'était le clocher de Cormeray qu'il avait devant lui au fond de la plaine. On ne sait
quoi d'extraordinaire se passait en effet dans ce clocher.

La silhouette de ce clocher se découpait nettement ; on voyait la tour surmontée de la pyramide, et, entre
la tour et la pyramide, la cage de la cloche, carrée, à jour, sans abat-vent, et ouverte aux regards des

quatre côtés, ce qui est la mode des clochers bretons.

Or cette cage apparaissait alternativement ouverte et fermée, à intervalles égaux ; sa haute fenêtre se
dessinait toute blanche, puis toute noire ; on voyait le ciel à travers, puis on ne le voyait plus ; il y avait

clarté, puis occultation, et l'ouverture et la fermeture se succédaient d'une seconde à l'autre avec la

régularité du marteau sur l'enclume.

Le vieillard avait ce clocher de Cormeray devant lui, à une distance d'environ deux lieues ; il regarda à sa
droite le clocher de Baguer-Pican, également droit sur l'horizon ; la cage de ce clocher s'ouvrait et se

fermait comme celle de Cormeray.

Il regarda à sa gauche le clocher de Tanis ; la cage du clocher de Tanis s'ouvrait et se fermait comme
celle de Baguer-Pican.

Il regarda tous les clochers de l'horizon l'un après l'autre, à sa gauche les clochers de Courtils, de Précey,
de Crollon et de la Croix-Avranchin ; à sa droite les clochers de Raz-sur-Couesnon, de Mordrey et des

Pas ; en face de lui, le clocher de Pontorson. La cage de tous ces clochers était alternativement noire et

blanche.

Qu'est-ce que cela voulait dire?

Cela signifiait que toutes les cloches étaient en branle.

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