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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

On eût dit que cela venait des profondeurs nocturnes ; c'était ressemblant et sinistre.

- Bien, dit le vieillard. Tu en es.

Il tendit à Halmalo le noeud de soie verte.

- Voici mon noeud de commandement. Prends-le. Il importe que personne encore ne sache mon nom.
Mais ce noeud suffit. La fleur de lys a été brodée par Madame Royale dans la prison du Temple.

Halmalo mit un genou en terre. Il reçut avec un tremblement le noeud fleurdelysé, et en approcha ses
lèvres ; puis s'arrêtant comme effrayé de ce baiser:

- Le puis-je? demanda-t-il.

- Oui, puisque tu baises le crucifix.

Halmalo baisa la fleur de lys.

- Relève-toi, dit le vieillard.

Halmalo se releva et mit le noeud dans sa poitrine.

Le vieillard poursuivit:

- Ecoute bien ceci. Voici l'ordre: Insurgez-vous. Pas de quartier. Donc, sur la lisière du bois de
Saint-Aubin tu feras l'appel. Tu le feras trois fois. A la troisième fois tu verras un homme sortir de terre.

- D'un trou sous les arbres. Je sais.

- Cet homme, c'est Planchenault, qu'on appelle aussi Coeur-de-Roi. Tu lui montreras ce noeud. Il
comprendra. Tu iras ensuite, par les chemins que tu inventeras, au bois d'Astillé ; tu y trouveras un

homme cagneux qui est surnommé Mousqueton, et qui ne fait miséricorde à personne. Tu lui diras que je

l'aime, et qu'il mette en branle ses paroisses. Tu iras ensuite au bois de Couesbon qui est à une lieue de

Ploërmel. Tu feras l'appel de la chouette ; un homme sortira d'un trou ; c'est M. Thuault, sénéchal de

Ploërmel, qui a été de ce qu'on appelle l'Assemblée constituante, mais du bon côté. Tu lui diras d'armer le

château de Couesbon qui est au marquis de Guer, émigré. Ravins, petits bois, terrain inégal, bon endroit.

M. Thuault est un homme droit et d'esprit. Tu iras ensuite à Saint-Ouen-les-Toits, et tu parleras à Jean

Chouan, qui est à mes yeux le vrai chef. Tu iras ensuite au bois de Ville-Anglose, tu y verras Guitter,

qu'on appelle Saint-Martin, tu lui diras d'avoir l'oeil sur un certain Courmesnil, qui est gendre du vieux

Goupil de Préfeln et qui mène la jacobinière d'Argentan. Retiens bien tout. Je n'écris rien parce qu'il ne

faut rien écrire. La Rouarie a écrit une liste ; cela a tout perdu. Tu iras ensuite au bois de Rougefeu où est

Miélette qui saute par-dessus les ravins en s'arc-boutant sur une longue perche.

- Cela s'appelle une ferte.

- Sais-tu t'en servir?

- Je ne serais donc pas Breton et je ne serais donc pas paysan? La ferte, c'est notre amie. Elle agrandit nos
bras et allonge nos jambes.

- C'est-à-dire qu'elle rapetisse l'ennemi et raccourcit le chemin. Bon engin.

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