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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

tremblante muraille de branches d'où tombait la charmante fraîcheur des feuilles ; des rayons de soleil
trouaient çà et là ces ténèbres vertes ; à terre, le glaïeul, la flambe des marais, le narcisse des prés, la

gênotte, cette petite fleur qui annonce le beau temps, le safran printanier, brodaient et passementaient un

profond tapis de végétation où fourmillaient toutes les formes de la mousse, depuis celle qui ressemble à

la chenille jusqu'à celle qui ressemble à l'étoile. Les soldats avançaient pas à pas, en silence, en écartant

doucement les broussailles. Les oiseaux gazouillaient au-dessus des bayonnettes.

La Saudraie était un de ces halliers où jadis, dans les temps paisibles, on avait fait la Houiche-ba, qui est
la chasse aux oiseaux pendant la nuit ; maintenant on y faisait la chasse aux hommes.

Le taillis était tout de bouleaux, de hêtres et de chênes ; le sol plat ; la mousse et l'herbe épaisse
amortissaient le bruit des hommes en marche ; aucun sentier, ou des sentiers tout de suite perdus ; des

houx, des prunelliers sauvages, des fougères, des haies d'arrête-boeufs, de hautes ronces ; impossibilité

de voir un homme à dix pas.

Par instants passait dans le branchage un héron ou une poule d'eau indiquant le voisinage des marais. On
marchait. On allait à l'aventure, avec inquiétude et en craignant de trouver ce qu'on cherchait.

De temps en temps on rencontrait des traces de campements, des places brûlées, des herbes foulées, des
bâtons en croix, des branches sanglantes. Là on avait fait la soupe, là on avait dit la messe, là on avait

pansé des blessés. Mais ceux qui avaient passé avaient disparu. Où étaient-ils? bien loin peut-être.

Peut-être là tout près, cachés, l'espingole au poing. Le bois semblait désert. Le bataillon redoublait de

prudence. Solitude, donc défiance. On ne voyait personne ; raison de plus pour redouter quelqu'un. On

avait affaire à une forêt mal famée.

Une embuscade était probable.

Trente grenadiers, détachés en éclaireurs et commandés par un sergent, marchaient en avant à une assez
grande distance du gros de la troupe. La vivandière du bataillon les accompagnait. Les vivandières se

joignent volontiers aux avant-gardes. On court des dangers, mais on va voir quelque chose. La curiosité

est une des formes de la bravoure féminine.

Tout à coup les soldats de cette petite troupe d'avant-garde eurent ce tressaillement connu des chasseurs
qui indique qu'on touche au gîte. On avait entendu comme un souffle au centre d'un fourré, et il semblait

qu'on venait de voir un mouvement dans les feuilles. Les soldats se firent signe.

Dans l'espèce de guet et de quête confiée aux éclaireurs, les officiers n'ont pas besoin de s'en mêler ; ce
qui doit être fait se fait de soi-même.

En moins d'une minute le point où l'on avait remué fut cerné ; un cercle de fusils braqués l'entoura ; le
centre obscur du hallier fut couché en joue de tous les côtés à la fois, et les soldats, le doigt sur la détente,

l'oeil sur le lieu suspect, n'attendirent plus pour le mitrailler que le commandement du sergent.

Cependant la vivandière s'était hasardée à regarder à travers les broussailles, et au moment où le sergent
allait crier: Feu! cette femme cria: Halte!

Et se tournant vers les soldats: - - Ne tirez pas, camarades!

Et elle se précipita dans le taillis. On l'y suivit.

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