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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

Il semblait de part et d'autre qu'on s'attendait.

Les canonniers de la Claymore étaient à leurs pièces.

Boisberthelot dit à La Vieuville:

- Je tiendrais à commencer le feu.

- Plaisir de coquette, dit La Vieuville.

IX. QUELQU'UN ECHAPPE

Le passager n'avait pas quitté le pont, il observait tout, impassible.

Boisberthelot s'approcha de lui.

- Monsieur, lui dit-il, les préparatifs sont faits. Nous voilà maintenant cramponnés à notre tombeau, nous
ne lâcherons pas prise. Nous sommes prisonniers de l'escadre ou de l'écueil. Nous rendre à l'ennemi ou

sombrer dans les brisants, nous n'avons pas d'autre choix. Il nous reste une ressource, mourir. Combattre

vaut mieux que naufrager. J'aime mieux être mitraillé que noyé ; en fait de mort, je préfère le feu à l'eau.

Mais mourir, c'est notre affaire à nous autres, ce n'est pas la vôtre, à vous. Vous êtes l'homme choisi par

les princes, vous avez une grande mission, diriger la guerre de Vendée. Vous de moins, c'est peut-être la

monarchie perdue ; vous devez donc vivre. Notre honneur à nous est de rester ici, le vôtre est d'en sortir.

Vous allez, mon général, quitter le navire. Je vais vous donner un homme et un canot. Gagner la côte par

un détour n'est pas impossible. Il n'est pas encore jour, les lames sont hautes, la mer est obscure, vous

échapperez. Il y a des cas où fuir, c'est vaincre.

Le vieillard fit, de sa tête sévère, un grave signe d'acquiescement.

Le comte du Boisberthelot éleva la voix:

- Soldats et matelots, cria-t-il.

Tous les mouvements s'arrêtèrent, et de tous les points du navire, les visages se tournèrent vers le
capitaine.

Il poursuivit:

- L'homme qui est parmi nous représente le roi. Il nous est confié, nous devons le conserver. Il est
nécessaire au trône de France ; à défaut d'un prince, il sera, c'est du moins notre attente, le chef de la

Vendée. C'est un grand officier de guerre. Il devait aborder en France avec nous, il faut qu'il y aborde

sans nous. Sauver la tête, c'est tout sauver.

- Oui! oui! oui! crièrent toutes les voix de l'équipage.

Le capitaine continua:

- Il va courir, lui aussi, de sérieux dangers. Atteindre la côte n'est pas aisé. Il faudrait que le canot fût
grand pour affronter la haute mer et il faut qu'il soit petit pour échapper à la croisière. Il s'agit d'aller

atterrir à un point quelconque, qui soit sûr, et plutôt du côté de Fougères que du côté de Coutances. Il faut

un matelot solide, bon rameur et bon nageur ; qui soit du pays et qui connaisse les passes. Il y a encore

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