bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

Au couchant, sur le ciel éclairé par la lune, se découpaient trois hautes roches, debout comme des
peulvens celtiques.

Au levant, sur l'horizon pâle du matin, se dressaient huit voiles rangées en ordre et espacées d'une façon
redoutable.

Les trois roches étaient un écueil ; les huit voiles étaient une escadre.

On avait derrière soi les Minquiers, un rocher qui avait mauvaise réputation, devant soi la croisière
française. A l'ouest l'abîme, à l'est le carnage ; on était entre un naufrage et un combat.

Pour faire face à l'écueil, la corvette avait une coque trouée, un gréement disloqué, une mâture ébranlée
dans sa racine ; pour faire face à la bataille, elle avait une artillerie dont vingt et un canons sur trente

étaient démontés, et dont les meilleurs canonniers étaient morts.

Le point du jour était très faible, et l'on avait un peu de nuit devant soi. Cette nuit pouvait même durer
encore assez longtemps, étant surtout faite par les nuages, qui étaient hauts, épais et profonds, et avaient

l'aspect solide d'une voûte.

Le vent qui avait fini par emporter les brumes d'en bas drossait la corvette sur les Minquiers.

Dans l'excès de fatigue et de délabrement où elle était, elle n'obéissait presque plus à la barre, elle roulait
plutôt qu'elle ne voguait, et, souffletée par le flot, elle se laissait faire par lui.

Les Minquiers, écueil tragique, étaient plus âpres encore en ce temps-là qu'aujourd'hui. Plusieurs tours de
cette citadelle de l'abîme ont été rasées par l'incessant dépècement que fait la mer ; la configuration des

écueils change ; ce n'est pas en vain que les flots s'appellent les lames ; chaque marée est un trait de scie.

A cette époque, toucher les Minquiers, c'était périr.

Quant à la croisière, c'était cette escadre de Cancale, devenue depuis célèbre sous le commandement de
ce capitaine Duchesne que Léquinio appelait " le père Duchêne ".

La situation était critique. La corvette avait, sans le savoir, pendant le déchaînement de la caronade, dévié
et marché plutôt vers Granville que vers Saint-Malo. Quand même elle eût pu naviguer et faire voile, les

Minquiers lui barraient le retour vers Jersey et la croisière lui barrait l'arrivée en France.

Du reste, de tempête point. Mais, comme l'avait dit le pilote, il y avait du flot. La mer, roulant sous un
vent rude et sur un fond déchirant, était sauvage.

La mer ne dit jamais tout de suite ce qu'elle veut. Il y a de tout dans le gouffre, même de la chicane. On
pourrait presque dire que la mer a une procédure ; elle avance et recule, elle propose et se dédit, elle

ébauche une bourrasque et elle y renonce, elle promet l'abîme et ne le tient pas, elle menace le nord et

frappe le sud. Toute la nuit, la corvette la Claymore avait eu le brouillard et craint la tourmente ; la mer

venait de se démentir, mais d'une façon farouche ; elle avait esquissé la tempête et réalisé l'écueil. C'était

toujours, sous une autre forme, le naufrage.

Et à la perte sur les brisants s'ajoutait l'extermination par le combat. Un ennemi complétant l'autre.

La Vieuville s'écria à travers son vaillant rire:

- Naufrage ici, bataille là. Des deux côtés nous avons le quine.

< page précédente | 31 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.