|
Victor Hugo - Quatre-vingt-treize
déclouées, les pièces de bois et de fer fracassées ; on avait ouvert les sabords, et l'on avait fait glisser sur des planches dans les vagues les cadavres et les débris humains enveloppés dans des prélarts.
La mer commençait à n'être plus tenable. Non que la tempête devînt précisément imminente ; il semblait au contraire qu'on entendît décroître l'ouragan qui bruissait derrière l'horizon, et la rafale s'en allait au nord ; mais les lames restaient très hautes, ce qui indiquait un mauvais fond de mer, et, malade comme était la corvette, elle était peu résistante aux secousses, et les grandes vagues pouvaient lui être funestes.
Gacquoil était à la barre, pensif.
Faire bonne mine à mauvais jeu, c'est l'habitude des commandants de mer.
La Vieuville, qui était une nature d'homme gai dans les désastres, accosta Gacquoil.
- Eh bien, pilote, dit-il, l'ouragan rate. L'envie d'éternuer n'aboutit pas. Nous nous en tirerons. Nous aurons du vent. Voilà tout.
Gacquoil, sérieux, répondit:
- Qui a du vent a du flot.
Ni riant, ni triste, tel est le marin. La réponse avait un sens inquiétant. Pour un navire qui fait eau, avoir du flot, c'est s'emplir vite. Gacquoil avait souligné ce pronostic d'un vague froncement de sourcil. Peut-être, après la catastrophe du canon et du canonnier, La Vieuville avait-il dit, un peu trop tôt, des paroles presque joviales et légères. Il y a des choses qui portent malheur quand on est au large. La mer est secrète ; on ne sait jamais ce qu'elle a. Il faut prendre garde.
La Vieuville sentit le besoin de redevenir grave.
- Où sommes-nous, pilote? demanda-t-il.
Le pilote répondit:
- Nous sommes dans la volonté de Dieu.
Un pilote est un maître ; il faut toujours le laisser faire et il faut souvent le laisser dire.
D'ailleurs cette espèce d'homme parle peu. La Vieuville s'éloigna.
La Vieuville avait fait une question au pilote, ce fut l'horizon qui répondit.
La mer se découvrit tout à coup.
Les brumes qui traînaient sur les vagues se déchirèrent, tout l'obscur bouleversement des flots s'étala à perte de vue dans un demi-jour crépusculaire, et voici ce qu'on vit.
Le ciel avait comme un couvercle de nuages ; mais les nuages ne touchaient plus la mer ; à l'est apparaissait une blancheur qui était le lever du jour, à l'ouest blêmissait une autre blancheur qui était le coucher de la lune. Ces deux blancheurs faisaient sur l'horizon, vis-à-vis l'une de l'autre, deux bandes étroites de lueur pâle entre la mer sombre et le ciel ténébreux.
Sur ces deux clartés se dessinaient, droites et immobiles, des silhouettes noires.
|