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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize
Et le vieux passager, montrant du doigt le canonnier ébloui, ajouta :
- Maintenant, qu'on fusille cet homme.
La stupeur succéda à l'acclamation.
Alors, au milieu d'un silence de tombe, le vieillard éleva la voix. Il dit:
- Une négligence a compromis ce navire. A cette heure il est peut-être perdu. Etre en mer, c'est être devant l'ennemi. Un navire qui fait une traversée est une armée qui livre une bataille. La tempête se cache, mais ne s'absente pas. Toute la mer est une embuscade. Peine de mort à toute faute commise en présence de l'ennemi. Il n'y a pas de faute réparable. Le courage doit être récompensé, et la négligence doit être punie.
Ces paroles tombaient l'une après l'autre, lentement, gravement, avec une sorte de mesure inexorable, comme des coups de cognée sur un chêne.
Et le vieillard, regardant les soldats, ajouta:
- Faites.
L'homme à la veste duquel brillait la croix de Saint-Louis courba la tête.
Sur un signe du comte du Boisberthelot, deux matelots descendirent dans l'entre-pont, puis revinrent apportant le hamac-suaire ; l'aumônier du bord, qui depuis le départ était en prière dans le carré des officiers, accompagnait les deux matelots ; un sergent détacha de la ligne de bataille douze soldats qu'il rangea sur deux rangs, six par six ; le canonnier, sans dire un mot, se plaça entre les deux files. L'aumônier, le crucifix en main, s'avança et se mit près de lui. " Marche ", dit le sergent. - Le peloton se dirigea à pas lents vers l'avant. Les deux matelots, portant le suaire, suivaient.
Un morne silence se fit sur la corvette. Un ouragan lointain soufflait.
Quelques instants après, une détonation éclata dans les ténèbres, une lueur passa, puis tout se tut, et l'on entendit le bruit que fait un corps en tombant dans la mer.
Le vieux passager, toujours adossé au grand mât, avait croisé les bras, et songeait.
Boisberthelot, dirigeant vers lui l'index de sa main gauche, dit bas à La Vieuville:
- La Vendée a une tête.
VII. QUI MET A LA VOILE MET A LA LOTERIE
Mais qu'allait devenir la corvette?
Les nuages, qui toute la nuit s'étaient mêlés aux vagues, avaient fini par s'abaisser tellement qu'il n'y avait plus d'horizon et que toute la mer était comme sous un manteau. Rien que le brouillard. Situation toujours périlleuse, même pour un navire bien portant.
A la brume s'ajoutait la houle.
On avait mis le temps à profit ; on avait allégé la corvette en jetant à la mer tout ce qu'on avait pu déblayer du dégât fait par la caronade, les canons démontés, les affûts brisés, les membrures tordues ou
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