|
Victor Hugo - Quatre-vingt-treize
démontée. De grosses vagues venaient baiser les plaies béantes de la corvette, baisers redoutables. Le bercement de la mer était menaçant. La brise devenait bise. Une bourrasque, une tempête peut-être, se dessinait. On ne voyait pas à quatre lames devant soi.
Pendant que les hommes d'équipage réparaient en hâte et sommairement les ravages de l'entre-pont, aveuglaient les voies d'eau et remettaient en batterie les pièces échappées au désastre, le vieux passager était remonté sur le pont.
Il s'était adossé au grand mât.
Il n'avait point pris garde à un mouvement qui avait eu lieu dans le navire. Le chevalier de La Vieuville avait fait mettre en bataille des deux côtés du grand mât les soldats d'infanterie de marine, et, sur un coup de sifflet du maître d'équipage, les matelots occupés à la manoeuvre s'étaient rangés debout sur les vergues.
Le comte du Boisberthelot s'avança vers le passager.
Derrière le capitaine marchait un homme hagard, haletant, les habits en désordre, l'air satisfait pourtant.
C'était le canonnier qui venait de se montrer si à propos dompteur de monstres, et qui avait eu raison du canon.
Le comte fit au vieillard vêtu en paysan le salut militaire, et lui dit:
- Mon général, voilà l'homme.
Le canonnier se tenait debout, les yeux baissés, dans l'attitude d'ordonnance.
Le comte du Boisberthelot reprit:
- Mon général, en présence de ce qu'a fait cet homme, ne pensez-vous pas qu'il y a pour ses chefs quelque chose à faire?
- Je le pense, dit le vieillard.
- Veuillez donner des ordres, repartit Boisberthelot.
- C'est à vous de les donner. Vous êtes le capitaine.
- Mais vous êtes le général, reprit Boisberthelot.
Le vieillard regarda le canonnier.
- Approche, dit-il.
Le canonnier fit un pas.
Le vieillard se tourna vers le comte du Boisberthelot, détacha la croix de Saint-Louis du capitaine, et la noua à la vareuse du canonnier.
- Hurrah! crièrent les matelots.
Les soldats de marine présentèrent les armes.
|