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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

l'escalier, à quelques pas du vieillard témoin. Le canonnier tenait sa barre d'anspect en arrêt. Le canon
parut l'apercevoir, et, sans prendre la peine de se retourner, recula sur l'homme avec une promptitude de

coup de hache. L'homme acculé au bordage était perdu. Tout l'équipage poussa un cri.

Mais le vieux passager jusqu'alors immobile s'était élancé lui-même plus rapide que toutes ces rapidités
farouches. Il avait saisi un ballot de faux assignats, et, au risque d'être écrasé, il avait réussi à le jeter

entre les roues de la caronade. Ce mouvement décisif et périlleux n'eût pas été exécuté avec plus de

justesse et de précision par un homme rompu à tous les exercices décrits dans le livre de Durosel sur la

Manoeuvre du canon de mer.

Le ballot fit l'effet d'un tampon. Un caillou enraye un bloc, une branche d'arbre détourne une avalanche.
La caronade trébucha. Le canonnier à son tour, saisissant ce joint redoutable, plongea sa barre de fer

entre les rayons d'une des roues d'arrière. Le canon s'arrêta.

Il penchait. L'homme, d'un mouvement de levier imprimé à la barre, le fit basculer. La lourde masse se
renversa, avec le bruit d'une cloche qui s'écroule, et l'homme se ruant à corps perdu, ruisselant de sueur,

passa le noeud coulant de la drosse au cou de bronze du monstre terrassé.

C'était fini. L'homme avait vaincu. La fourmi avait eu raison du mastodonte ; le pygmée avait fait le
tonnerre prisonnier.

Les soldats et les marins battirent des mains.

Tout l'équipage se précipita avec des câbles et des chaînes, et en un instant le canon fut amarré.

Le canonnier salua le passager.

- Monsieur, lui dit-il, vous m'avez sauvé la vie.

Le vieillard avait repris son attitude impassible, et ne répondit pas.

VI. LES DEUX PLATEAUX DE LA BALANCE

L'homme avait vaincu, mais on pouvait dire que le canon avait vaincu aussi. Le naufrage immédiat était
évité, mais la corvette n'était point sauvée. Le délabrement du navire paraissait irrémédiable. Le bordage

avait cinq brèches, dont une fort grande à l'avant ; vingt caronades sur trente gisaient dans leur cadre. La

caronade ressaisie et remise à la chaîne était elle-même hors de service ; la vis du bouton de culasse était

forcée, et par conséquent le pointage impossible. La batterie était réduite à neuf pièces. La cale faisait

eau. Il fallait tout de suite courir aux avaries et faire jouer les pompes.

L'entre-pont, maintenant qu'on le pouvait regarder, était effroyable à voir. Le dedans d'une cage
d'éléphant furieux n'est pas plus démantelé.

Quelle que fût pour la corvette la nécessité de ne pas être aperçue, il y avait une nécessité plus impérieuse
encore, le sauvetage immédiat. Il avait fallu éclairer le pont par quelques falots plantés çà et là dans le

bordage.

Cependant, tout le temps qu'avait duré cette diversion tragique, l'équipage étant absorbé par une question
de vie ou de mort, on n'avait guère suce qui se passait hors de la corvette. Le brouillard s'était épaissi ; le

temps avait changé ; le vent avait fait du navire ce qu'il avait voulu ; on était hors de route, à découvert

de Jersey et de Guernesey, plus au sud qu'on ne devait l'être ; on se trouvait en présence d'une mer

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