instants, et le naufrage était inévitable.
Il fallait périr ou couper court au désastre ; prendre un parti, mais lequel?
Quelle combattante que cette caronade!
Il s'agissait d'arrêter cette épouvantable folle.
Il s'agissait de colleter cet éclair.
Il s'agissait de terrasser cette foudre.
Boisberthelot dit à La Vieuville:
- Croyez-vous en Dieu, chevalier?
La Vieuville répondit:
- Oui. Non. Quelquefois.
- Dans la tempête?
- Oui. Et dans des moments comme celui-ci.
- Il n'y a en effet que Dieu qui puisse nous tirer de là, dit Boisberthelot.
Tous se taisaient, laissant la caronade faire son fracas horrible.
Du dehors, le flot battant le navire répondait aux chocs du canon par des coups de mer. On eût dit deux
marteaux alternant.
Tout à coup, dans cette espèce de cirque inabordable où bondissait le canon échappé, on vit un homme
apparaître, une barre de fer à la main. C'était l'auteur de la catastrophe, le chef de pièce coupable de
négligence et cause de l'accident, le maître de la caronade. Ayant fait le mal, il voulait le réparer. Il avait
empoigné une barre d'anspect d'une main, une drosse à noeud coulant de l'autre main, et il avait sauté par
le carré dans l'entre-pont.
Alors une chose farouche commença ; spectacle titanique ; le combat du canon contre le canonnier ; la
bataille de la matière et de l'intelligence, le duel de la chose contre l'homme.
L'homme s'était posté dans un angle, et, sa barre et sa corde dans ses deux poings, adossé à une porque,
affermi sur ses jarrets qui semblaient deux piliers d'acier, livide, calme, tragique, comme enraciné dans le
plancher, il attendait.
Il attendait que le canon passât près de lui.
Le canonnier connaissait sa pièce, et il lui semblait qu'elle devait le connaître. Il vivait depuis longtemps
avec elle. Que de fois il lui avait fourré la main dans la gueule! C'était son monstre familier. Il se mit à lui
parler comme à son chien.
- Viens, disait-il. Il l'aimait peut-être.