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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

- Guéchamp, dit-il, vous avez bien voté, et je vous remercie.

Cimourdain reprit:

- La parole est au deuxième juge. Parlez, sergent Radoub.

Radoub se leva, se tourna vers Gauvain et fit à l'accusé le salut militaire. Puis il s'écria:

- Si c'est ça, alors, guillotinez-moi, car j'en donne ici ma nom de Dieu de parole d'honneur la plus sacrée,
je voudrais avoir fait, d'abord ce qu'a fait le vieux, et ensuite ce qu'a fait mon commandant. Quand j'ai vu

cet individu de quatre-vingts ans se jeter dans le feu pour en tirer les trois mioches, j'ai dit: Bonhomme,

tu es un brave homme! et quand j'apprends que c'est mon commandant qui a sauvé ce vieux de votre bête

de guillotine, mille noms de noms, je dis: Mon commandant, vous devriez être mon général, et vous êtes

un vrai homme, et moi, tonnerre! je vous donnerais la croix de Saint-Louis, s'il y avait encore des croix,

s'il y avait encore des saints, et s'il y avait encore des louis! Ah çà! est-ce qu'on va être des imbéciles, à

présent? Si c'est pour des choses comme ça qu'on a gagné la bataille de Jemmapes, la bataille de Valmy,

la bataille de Fleurus et la bataille de Wattignies, alors il faut le dire. Comment! voilà le commandant

Gauvain qui depuis quatre mois mène toutes ces bourriques de royalistes tambour battant, et qui sauve la

république à coups de sabre, et qui a fait la chose de Dol où il fallait joliment de l'esprit, et, quand vous

avez cet homme-là, vous tâchez de ne plus l'avoir! et, au lieu d'en faire votre général, vous voulez lui

couper le cou! je dis que c'est à se jeter la tête la première pardessus le parapet du Pont-Neuf, et que

vous-même, citoyen Gauvain, mon commandant, si, au lieu d'être mon général, vous étiez mon caporal,

je vous dirais que vous avez dit de fichues bêtises tout à l'heure. Le vieux a bien fait de sauver les

enfants, vous avez bien fait de sauver le vieux, et si l'on guillotine les gens parce qu'ils ont fait de bonnes

actions, alors va-t'en à tous les diables, je ne sais plus du tout de quoi il est question. Il n'y a plus de

raison pour qu'on s'arrête. C'est pas vrai, n'est-ce pas, tout ça? Je me pince pour savoir si je suis éveillé.

Je ne comprends pas. Il fallait donc que le vieux laisse brûler les mômes tout vifs, il fallait donc que mon

commandant laisse couper le cou au vieux. Tenez, oui, guillotinez-moi. J'aime autant ça. Une

supposition, les mioches seraient morts, le bataillon du Bonnet-Rouge était déshonoré. Est-ce que c'est ça

qu'on voulait? Alors mangeons-nous les uns les autres. Je me connais en politique aussi bien que vous

qui êtes là, j'étais du club de la section des Piques. Sapristi! nous nous abrutissons à la fin! Je résume ma

façon de voir. Je n'aime pas les choses qui ont l'inconvénient de faire qu'on ne sait plus du tout où on en

est. Pourquoi diable nous faisons-nous tuer? Pour qu'on nous tue notre chef ! Pas de ça, Lisette. Je veux

mon chef! Il me faut mon chef. Je l'aime encore mieux aujourd'hui qu'hier. L'envoyer à la guillotine, mais

vous me faites rire! Tout ça, nous n'en voulons pas. J'ai écouté. On dira tout ce qu'on voudra. D'abord,

pas possible.

Et Radoub se rassit. Sa blessure s'était rouverte.

Un filet de sang qui sortait du bandeau coulait le long de son cou, de l'endroit où avait été son oreille.

Cimourdain se tourna vers Radoub.

- Vous votez pour que l'accusé soit absous?

- Je vote, dit Radoub, pour qu'on le fasse général.

- Je vous demande si vous votez pour qu'il soit acquitté.

- Je vote pour qu'on le fasse le premier de la république.

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