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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

L'énorme pièce avait été laissée seule. Elle était livrée à elle-même. Elle était sa maîtresse, et la maîtresse
du navire. Elle pouvait en faire ce qu'elle voulait. Tout cet équipage accoutumé à rire dans la bataille

tremblait. Dire l'épouvante est impossible.

Le capitaine Boisberthelot et le lieutenant La Vieuville, deux intrépides pourtant, s'étaient arrêtés au haut
de l'escalier, et, muets, pâles, hésitants, regardaient dans l'entre-pont. Quelqu'un les écarta du coude et

descendit.

C'était leur passager, le paysan, l'homme dont ils venaient de parler le moment d'auparavant.

Arrivé au bas de l'escalier-échelle, il s'arrêta.

V. VIS ET VIRI

Le canon allait et venait dans l'entre-pont. On eût dit le chariot vivant de l'Apocalypse. Le falot de
marine, oscillant sous l'étrave de la batterie, ajoutait à cette vision un vertigineux balancement d'ombre et

de lumière. La forme du canon s'effaçait dans la violence de sa course, et il apparaissait, tantôt noir dans

la clarté, tantôt reflétant de vagues blancheurs dans l'obscurité.

Il continuait l'exécution du navire. Il avait déjà fracassé quatre autres pièces et fait dans la muraille deux
crevasses heureusement au-dessus de la flottaison, mais par où l'eau entrerait, s'il survenait une

bourrasque. Il se ruait frénétiquement sur la membrure ; les porques très robustes résistaient, les bois

courbes ont une solidité particulière ; mais on entendait leurs craquements sous cette massue démesurée,

frappant, avec une sorte d'ubiquité inouïe, de tous les côtés à la fois. Un grain de plomb secoué dans une

bouteille n'a pas des percussions plus insensées et plus rapides. Les quatre roues passaient et repassaient

sur les hommes tués, les coupaient, les dépeçaient et les déchiquetaient, et des cinq cadavres avaient fait

vingt tronçons qui roulaient à travers la batterie ; les têtes mortes semblaient crier ; des ruisseaux de sang

se tordaient sur le plancher selon les balancements du roulis. Le vaigrage, avarié en plusieurs endroits,

commençait à s'entr'ouvrir. Tout le navire était plein d'un bruit monstrueux.

Le capitaine avait promptement repris son sang-froid, et sur son ordre on avait jeté par le carré, dans
l'entrepont, tout ce qui pouvait amortir et entraver la course effrénée du canon, les matelas, les hamacs,

les rechanges de voiles, les rouleaux de cordages, les sacs d'équipage, et les ballots de faux assignats dont

la corvette avait tout un chargement, cette infamie anglaise étant regardée comme de bonne guerre.

Mais que pouvaient faire ces chiffons? Personne n'osant descendre pour les disposer comme il eût fallu,
en quelques minutes ce fut de la charpie.

Il y avait juste assez de mer pour que l'accident fût aussi complet que possible. Une tempête eût été
désirable ; elle eût peut-être culbuté le canon, et, une fois les quatre roues en l'air, on eût pu s'en rendre

maître. Cependant le ravage s'aggravait. Il y avait des écorchures et même des fractures aux mâts, qui,

emboîtés dans la charpente de la quille, traversent les étages des navires et y font comme de gros piliers

ronds. Sous les frappements convulsifs du canon, le mât de misaine s'était lézardé, le grand mât lui-même

était entamé. La batterie se disloquait. Dix pièces sur trente étaient hors de combat ; les brèches au

bordage se multipliaient et la corvette commençait à faire eau.

Le vieux passager descendu dans l'entre-pont semblait un homme de pierre au bas de l'escalier. Il jetait
sur cette dévastation un oeil sévère. Il ne bougeait point. Il paraissait impossible de faire un pas dans la

batterie.

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