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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

Au moment où Michelle Fléchard avait aperçu la tour rougie par le soleil couchant, elle en était à plus
d'une lieue. Elle qui pouvait à peine faire un pas, elle n'avait point hésité devant cette lieue à faire. Les

femmes sont faibles, mais les mères sont fortes. Elle avait marché.

Le soleil s'était couché ; le crépuscule était venu, puis l'obscurité profonde ; elle avait entendu, marchant
toujours, sonner au loin, à un clocher qu'on ne voyait pas, huit heures, puis neuf heures. Ce clocher était

probablement celui de Parigné. De temps en temps elle s'arrêtait pour écouter des espèces de coups

sourds, qui étaient peut-être un des fracas vagues de la nuit.

Elle avançait droit devant elle, cassant les ajoncs et les landes aiguës sous ses pieds sanglants. Elle était
guidée par une faible clarté qui se dégageait du donjon lointain, le faisait saillir, et donnait dans l'ombre à

cette tour un rayonnement mystérieux. Cette clarté devenait plus vive quand les coups devenaient plus

distincts, puis elle s'effaçait.

Le vaste plateau où avançait Michelle Fléchard n'était qu'herbe et bruyère, sans une maison ni un arbre ;
il s'élevait insensiblement, et, à perte de vue, appuyait sa longue ligne droite et dure sur le sombre

horizon étoilé. Ce qui la soutint dans cette montée, c'est qu'elle avait toujours la tour sous les yeux.

Elle la voyait grandir lentement.

Les détonations étouffées et les lueurs pâles qui sortaient de la tour avaient, nous venons de le dire, des
intermittences ; elles s'interrompaient, puis reprenaient, proposant on ne sait quelle poignante énigme à la

misérable mère en détresse.

Brusquement elles cessèrent ; tout s'éteignit, bruit et clarté ; il y eut un moment de plein silence, une sorte
de paix lugubre se fit.

C'est en cet instant-là que Michelle Fléchard arriva au bord du plateau.

Elle aperçut à ses pieds un ravin dont le fond se perdait dans une blême épaisseur de nuit ; à quelque
distance, sur le haut du plateau, un enchevêtrement de roues, de talus et d'embrasures qui était une

batterie de canons, et devant elle, confusément éclairé par les mèches allumées de la batterie, un énorme

édifice qui semblait bâti avec des ténèbres plus noires que toutes les autres ténèbres qui l'entouraient.

Cet édifice se composait d'un pont dont les arches plongeaient dans le ravin, et d'une sorte de château qui
s'élevait sur le pont, et le château et le pont s'appuyaient à une haute rondeur obscure, qui était la tour

vers laquelle cette mère avait marché de si loin.

On voyait des clartés aller et venir aux lucarnes de la tour, et, à une rumeur qui en sortait, on la devinait
pleine d'une foule d'hommes dont quelques silhouettes débordaient en haut jusque sur la plate-forme.

Il y avait près de la batterie un campement dont Michelle Fléchard distinguait les vedettes, mais, dans
l'obscurité et dans les broussailles, elle n'en avait pas été aperçue.

Elle était parvenue au bord du plateau, si près du pont qu'il lui semblait presque qu'elle y pouvait toucher
avec la main. La profondeur du ravin l'en séparait. Elle distinguait dans l'ombre les trois étages du

château du pont.

Elle resta un temps quelconque, car les mesures du temps s'effaçaient dans son esprit, absorbée et muette
devant ce ravin béant et cette bâtisse ténébreuse. Qu'était-ce que cela? Que se passait-il là? Etait-ce la

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