bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

tombèrent foudroyés. Si le marquis en eût été, il était mort. Avant que Radoub eût eu le temps de saisir
une nouvelle arme, les autres passèrent, le marquis après tous, et plus lent que les autres. Ils croyaient la

chambre du premier pleine d'assiégeants, ils ne s'y arrêtèrent pas, et gagnèrent la salle du second étage, la

chambre des miroirs. C'est là qu'était la porte de fer, c'est là qu'était la mèche soufrée, c'est là qu'il fallait

capituler ou mourir.

Gauvain, aussi surpris qu'eux-mêmes des détonations de l'escalier et ne s'expliquant pas le secours qui lui
arrivait, en avait profité sans chercher à comprendre, avait sauté, lui et les siens, par-dessus la retirade, et

avait poussé les assiégés l'épée aux reins jusqu'au premier étage.

Là il trouva Radoub.

Radoub commença par le salut militaire et dit:

- Une minute, mon commandant. C'est moi qui ai fait ça. Je me suis souvenu de Dol. J'ai fait comme
vous. J'ai pris l'ennemi entre deux feux.

- Bon élève, dit Gauvain en souriant.

Quand on est un certain temps dans l'obscurité, les yeux finissent par se faire à l'ombre comme ceux des
oiseaux de nuit ; Gauvain s'aperçut que Radoub était tout en sang.

- Mais tu es blessé, camarade!

- Ne faites pas attention, mon commandant. Qu'est-ce que c'est que ça, une oreille de plus ou de moins?
J'ai aussi un coup de sabre, je m'en fiche. Quand on casse un carreau, on s'y coupe toujours un peu.

D'ailleurs il n'y a pas que de mon sang.

On fit une sorte de halte dans la salle du premier étage, conquise par Radoub. On apporta une lanterne.
Cimourdain rejoignit Gauvain. Ils délibérèrent. Il y avait lieu à réfléchir en effet. Les assiégeants n'étaient

pas dans le secret des assiégés ; ils ignoraient leur pénurie de munitions ; ils ne savaient pas que les

défenseurs de la place étaient à court de poudre ; le deuxième étage était le dernier poste de résistance ;

les assiégeants pouvaient croire l'escalier miné.

Ce qui était certain, c'est que l'ennemi ne pouvait échapper. Ceux qui n'étaient pas morts étaient là
comme sous clef. Lantenac était dans la souricière.

Avec cette certitude, on pouvait se donner un peu le temps de chercher le meilleur dénoûment possible.
On avait déjà bien des morts. Il fallait tâcher de ne pas perdre trop de monde dans ce dernier assaut.

Le risque de cette suprême attaque serait grand. Il y aurait probablement un rude premier feu à essuyer.

Le combat était interrompu. Les assiégeants, maîtres du rez-de-chaussée et du premier étage, attendaient,
pour continuer, le commandement du chef. Gauvain et Cimourdain tenaient conseil. Radoub assistait en

silence à leur délibération.

Il hasarda un nouveau salut militaire, timide.

- Mon commandant?

- Qu'est-ce, Radoub?

< page précédente | 204 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.