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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

Enfin il parvint au rebord de la meurtrière ; il écarta le grillage tordu et descellé, il avait largement de
quoi passer, il se souleva d'un effort puissant, appuya son genou sur la corniche du rebord, saisit d'une

main un tronçon de barreau à droite, de l'autre main un tronçon à gauche, et se dressa jusqu'à mi-corps

devant l'embrasure de la meurtrière, le sabre aux dents, suspendu par ses deux poings sur l'abîme.

Il n'avait plus qu'une enjambée à faire pour sauter dans la salle du premier étage.

Mais une face apparut dans la meurtrière.

Radoub vit brusquement devant lui dans l'ombre quelque chose d'effroyable ; un oeil crevé, une mâchoire
fracassée, un masque sanglant.

Ce masque, qui n'avait plus qu'une prunelle, le regardait.

Ce masque avait deux mains ; ces deux mains sortirent de l'ombre et s'avancèrent vers Radoub ; l'une,
d'une seule poignée, lui prit ses deux pistolets dans sa ceinture, l'autre lui ôta son sabre des dents.

Radoub était désarmé. Son genou glissait sur le plan incliné de la corniche, ses deux poings crispés aux
tronçons du grillage suffisaient à peine à le soutenir, et il avait derrière lui quarante pieds de précipice.

Ce masque et ces mains, c'était Chante-en-hiver.

Chante-en-hiver, suffoqué par la fumée qui montait d'en bas, avait réussi à entrer dans l'embrasure de la
meurtrière, là l'air extérieur l'avait ranimé, la fraîcheur de la nuit avait figé son sang, et il avait repris un

peu de force ; tout à coup il avait vu surgir au dehors devant l'ouverture le torse de Radoub ; alors,

Radoub ayant les mains cramponnées aux barreaux et n'ayant que le choix de se laisser tomber ou de se

laisser désarmer, Chante-en-hiver, épouvantable et tranquille, lui avait cueilli ses pistolets à sa ceinture et

son sabre entre les dents.

Un duel inouï commença. Le duel du désarmé et du blessé.

Evidemment, le vainqueur c'était le mourant. Une balle suffisait pour jeter Radoub dans le gouffre béant
sous ses pieds.

Par bonheur pour Radoub, Chante-en-hiver, ayant les deux pistolets dans une seule main, ne put en tirer
un et fut forcé de se servir du sabre. Il porta un coup de pointe à l'épaule de Radoub. Ce coup de sabre

blessa Radoub et le sauva.

Radoub, sans armes, mais ayant toute sa force, dédaigna sa blessure qui d'ailleurs n'avait pas entamé l'os,
fit un soubresaut en avant, lâcha les barreaux et bondit dans l'embrasure.

Là il se trouva face à face avec Chante-en-hiver, qui avait jeté le sabre derrière lui et qui tenait les deux
pistolets dans ses deux poings.

Chante-en-hiver, dressé sur ses genoux, ajusta Radoub presque à bout portant, mais son bras affaibli
tremblait, et il ne tira pas tout de suite.

Radoub profita de ce répit pour éclater de rire.

- Dis donc, cria-t-il, Vilain-à-voir! est-ce que tu crois me faire peur avec ta gueule en boeuf à la mode?
Sapristi, comme on t'a délabré le minois!

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