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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

province d'Alentejo, " les fourneaux ayant fait leur effet, les assiégeants s'avanceront portant des
planches couvertes de lames de fer-blanc, armés de rondaches et de mantelets, et fournis de quantité de

grenades, faisant abandonner les retranchements ou retirades à ceux de la place, et s'en rendront maîtres,

poussant vigoureusement les assiégés ".

Le lieu d'attaque était horrible ; c'était une de ces brèches qu'on appelle en langue du métier brèches sans
voûte, c'est-à-dire, on se le rappelle, une crevasse traversant le mur de part en part et non une fracture

évasée à ciel ouvert. La poudre avait agi comme une vrille. L'effet de la mine avait été si violent que la

tour avait été fendue par l'explosion à plus de quarante pieds au-dessus du fourneau, mais ce n'était

qu'une lézarde, et la déchirure praticable qui servait de brèche et donnait entrée dans la salle basse

ressemblait plutôt au coup de lance qui perce qu'au coup de hache qui entaille.

C'était une ponction au flanc de la tour, une longue fracture pénétrante, quelque chose comme un puits
couché à terre, un couloir serpentant et montant comme un intestin à travers une muraille de quinze pieds

d'épaisseur, on ne sait quel informe cylindre encombré d'obstacles, de pièges, d'explosions, où l'on se

heurtait le front aux granits, les pieds aux gravats, les yeux aux ténèbres.

Les assaillants avaient devant eux ce porche noir, bouche de gouffre ayant pour mâchoires, en bas et en
haut, toutes les pierres de la muraille déchiquetée ; une gueule de requin n'a pas plus de dents que cet

arrachement effroyable. Il fallait entrer dans ce trou et en sortir.

Dedans éclatait la mitraille, dehors se dressait la retirade. Dehors, c'est-à-dire dans la salle basse du
rez-de-chaussée.

Les rencontres de sapeurs dans les galeries couvertes quand la contre-mine vient couper la mine, les
boucheries à la hache sous les entreponts des vaisseaux qui s'abordent dans les batailles navales, ont

seules cette férocité. Se battre au fond d'une fosse, c'est le dernier degré de l'horreur. Il est affreux de

s'entretuer avec un plafond sur la tête. Au moment où le premier flot des assiégeants entra, toute la

retirade se couvrit d'éclairs, et ce fut quelque chose comme la foudre éclatant sous terre. Le tonnerre

assaillant répliqua au tonnerre embusqué. Les détonations se ripostèrent ; le cri de Gauvain s'éleva:

Fonçons! puis le cri de Lantenac: Faites ferme contre l'ennemi! puis le cri de l'Imânus: A moi les

Mainiaux! puis des cliquetis, sabres contre sabres, et, coup sur coup, d'effroyables décharges tuant tout.

La torche accrochée au mur éclairait vaguement toute cette épouvante. Impossible de rien distinguer ; on

était dans une noirceur rougeâtre ; qui entrait là était subitement sourd et aveugle, sourd du bruit, aveugle

de la fumée. Les hommes mis hors de combat gisaient parmi les décombres. On marchait sur des

cadavres, on écrasait des plaies, on broyait des membres cassés d'où sortaient des hurlements, on avait les

pieds mordus par des mourants ; par instants, il y avait des silences plus hideux que le bruit. On se

colletait, on entendait l'effrayant souffle des bouches, puis des grincements, des râles, des imprécations,

et le tonnerre recommençait. Un ruisseau de sang sortait de la tour par la brèche, et se répandait dans

l'ombre. Cette flaque sombre fumait dehors dans l'herbe.

On eût dit que c'était la tour elle-même qui saignait et que la géante était blessée.

Chose surprenante, cela ne faisait presque pas de bruit dehors. La nuit était très noire, et dans la plaine et
dans la forêt il y avait autour de la forteresse attaquée une sorte de paix funèbre. Dedans c'était l'enfer,

dehors c'était le sépulcre. Ce choc d'hommes s'exterminant dans les ténèbres, ces mousqueteries, ces

clameurs, ces rages, tout ce tumulte expirait sous la masse des murs et des voûtes, l'air manquait au bruit,

et au carnage s'ajoutait l'étouffement. Hors de la tour, cela s'entendait à peine. Les petits enfants

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