bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

Au fond de la salle basse, sur un long tréteau, il y avait à manger, comme dans une caverne homérique ;
de grands plats de riz, du fur, qui est une bouillie de blé noir, de la godnivelle, qui est un hachis de veau,

des rondeaux de houichepote, pâte de farine et de fruits cuits à l'eau, de la badrée, des pots de cidre.

Buvait et mangeait qui voulait.

Le coup de canon les mit tous en arrêt. On n'avait plus qu'une demi-heure devant soi.

L'Imânus, du haut de la tour, surveillait l'approche des assiégeants. Lantenac avait commandé de ne pas
tirer et de les laisser arriver. Il avait dit: - Ils sont quatre mille cinq cents. Tuer dehors est inutile. Ne tuez

que dedans. Dedans, l'égalité se refait.

Et il avait ajouté en riant: - Egalité, Fraternité.

Il était convenu que lorsque l'ennemi commencerait son mouvement, l'Imânus, avec sa trompe, avertirait.

Tous, en silence, postés derrière la retirade, ou sur les marches des escaliers, attendaient, une main sur
leur mousquet, l'autre sur leur rosaire.

La situation se précisait, et était ceci:

Pour les assaillants, une brèche à gravir, une barricade à forcer, trois salles superposées à prendre de
haute lutte, l'une après l'autre, deux escaliers tournants à emporter marche par marche, sous une nuée de

mitraille ; pour les assiégés, mourir.

VII. PRELIMINAIRES

Gauvain de son côté mettait en ordre l'attaque. Il donnait ses dernières instructions à Cimourdain, qui, on
s'en souvient, devait, sans prendre part à l'action, garder le plateau, et à Guéchamp qui devait rester en

observation avec le gros de l'armée dans le camp de la forêt. Il était entendu que ni la batterie basse du

bois ni la batterie haute du plateau ne tireraient, à moins qu'il n'y eût sortie ou tentative d'évasion.

Gauvain se réservait le commandement de la colonne de brèche.

C'est là ce qui troublait Cimourdain.

Le soleil venait de se coucher.

Une tour en rase campagne ressemble à un navire en pleine mer. Elle doit être attaquée de la même
façon. C'est plutôt un abordage qu'un assaut. Pas de canon. Rien d'inutile. A quoi bon canonner des murs

de quinze pieds d'épaisseur? Un trou dans le sabord, les uns qui le forcent, les autres qui le barrent, des

haches, des couteaux, des pistolets, les poings et les dents. Telle est l'aventure.

Gauvain sentait qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'enlever la Tourgue. Une attaque où l'on se voit le
blanc des yeux, rien de plus meurtrier. Il connaissait le redoutable intérieur de la tour, y ayant été enfant.

Il songeait profondément.

Cependant, à quelques pas de lui, son lieutenant, Guéchamp, une longue-vue à la main, examinait
l'horizon du côté de Parigné. Tout à coup Guéchamp s'écria:

- Ah! enfin.

Cette exclamation tira Gauvain de sa rêverie.

< page précédente | 191 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.