bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

C'est pourquoi il avait envoyé chercher à Fougères la guillotine. On vient de la voir en route.

Tuer Lantenac, c'était tuer la Vendée ; tuer la Vendée, c'était sauver la France. Cimourdain n'hésitait pas.
Cet homme était à l'aise dans la férocité du devoir.

Le marquis semblait perdu ; de ce côté Cimourdain était tranquille, mais il était inquiet d'un autre côté.
La lutte serait certainement affreuse ; Gauvain la dirigerait, et voudrait s'y mêler peut-être ; il y avait du

soldat dans ce jeune chef ; il était homme à se jeter dans ce pugilat ; pourvu qu'il n'y fût pas tué?

Gauvain! son enfant! l'unique affection qu'il eût sur la terre! Gauvain avait eu du bonheur jusque-là, mais

le bonheur se lasse. Cimourdain tremblait. Sa destinée avait cela d'étrange qu'il était entre deux Gauvain,

l'un dont il voulait la mort, l'autre dont il voulait la vie.

Le coup de canon qui avait secoué Georgette dans son berceau et appelé la mère du fond des solitudes
n'avait pas fait que cela. Soit hasard, soit intention du pointeur, le boulet, qui n'était pourtant qu'un boulet

d'avertissement, avait frappé, crevé et arraché à demi l'armature de barreaux de fer qui masquait et

fermait la grande meurtrière du premier étage de la tour. Les assiégés n'avaient pas eu le temps de réparer

cette avarie.

Les assiégés s'étaient vantés. Ils avaient très peu de munitions. Leur situation, insistons-y, était plus
critique encore que les assiégeants ne le supposaient. S'ils avaient eu assez de poudre, ils auraient fait

sauter la Tourgue, eux et l'ennemi dedans ; c'était leur rêve ; mais toutes leurs réserves étaient épuisées.

A peine avaient-ils trente coups à tirer par homme. Ils avaient beaucoup de fusils, d'espingoles et de

pistolets, et peu de cartouches. Ils avaient chargé toutes les armes afin de pouvoir faire un feu continu ;

mais combien de temps durerait ce feu? Il fallait à la fois le nourrir et le ménager. Là était la difficulté.

Heureusement - bonheur sinistre - la lutte serait surtout d'homme à homme, et à l'arme blanche ; au sabre

et au poignard. On se colleterait plus qu'on ne se fusillerait. On se hacherait ; c'était là leur espérance.

L'intérieur de la tour semblait inexpugnable. Dans la salle basse où aboutissait le trou de brèche, était la
retirade, cette barricade savamment construite par Lantenac, qui obstruait l'entrée. En arrière de la

retirade, une longue table était couverte d'armes chargées, tromblons, carabines et mousquetons, et de

sabres, de haches et de poignards. N'ayant pu utiliser pour faire sauter la tour le cachot-crypte des

oubliettes qui communiquait avec la salle basse, le marquis avait fait fermer la porte de ce caveau.

Au-dessus de la salle basse était la chambre ronde du premier étage à laquelle on n'arrivait que par une

vis-de-Saint-Gilles très étroite ; cette chambre, meublée, comme la salle basse, d'une table couverte

d'armes toutes prêtes et sur lesquelles on n'avait qu'à mettre la main, était éclairée par la grande

meurtrière dont un boulet venait de défoncer le grillage ; au-dessus de cette chambre, l'escalier en spirale

menait à la chambre ronde du second étage où était la porte de fer donnant sur le pont-châtelet. Cette

chambre du second s'appelait indistinctement la chambre de la porte de fer ou la chambre des miroirs, à

cause de beaucoup de petits miroirs, accrochés à cru sur la pierre nue à de vieux clous rouillés, bizarre

recherche mêlée à la sauvagerie. Les chambres d'en haut ne pouvant être utilement défendues, cette

chambre des miroirs était ce que Mannesson-Mallet, le législateur des places fortes, appelle " le dernier

poste où les assiégés font une capitulation ". Il s'agissait, nous l'avons dit déjà, d'empêcher les assiégeants

d'arriver là.

Cette chambre ronde du second étage était éclairée par des meurtrières ; pourtant une torche y brûlait.
Cette torche, plantée dans une torchère de fer pareille à celle de la salle basse, avait été allumée par

l'Imânus qui avait placé tout à côté l'extrémité de la mèche soufrée. Soins horribles.

< page précédente | 190 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.