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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

- Douze ou vingt, tuons tout.

- Attendons qu'ils soient en pleine portée.

Peu après, à un tournant du chemin, la charrette et l'escorte apparurent.

- Vive le roi! cria le chef paysan.

Cent coups de fusil partirent à la fois.

Quand la fumée se dissipa, l'escorte aussi était dissipée. Sept cavaliers étaient tombés, cinq s'étaient
enfuis. Les paysans coururent à la charrette.

- Tiens, s'écria le chef, ce n'est pas la guillotine. C'est une échelle.

La charrette avait en effet pour tout chargement une longue échelle.

Les deux chevaux s'étaient abattus, blessés ; le charretier avait été tué, mais pas exprès.

- C'est égal, dit le chef, une échelle escortée est suspecte. Cela allait du côté de Parigné. C'était pour
l'escalade de la Tourgue, bien sûr.

- Brûlons l'échelle, crièrent les paysans.

Et ils brûlèrent l'échelle.

Quant à la funèbre charrette qu'ils attendaient, elle suivait une autre route, et elle était déjà à deux lieues
plus loin, dans ce village où Michelle Fléchard la vit passer au soleil levant.

V. VOX IN DESERTO

Michelle Fléchard, en quittant les trois enfants auxquels elle avait donné son pain, s'était mise à marcher
au hasard à travers le bois.

Puisqu'on ne voulait pas lui montrer son chemin, il fallait bien qu'elle le trouvât toute seule. Par instants
elle s'asseyait, et elle se relevait, et elle s'asseyait encore. Elle avait cette fatigue lugubre qu'on a d'abord

dans les muscles, puis qui passe dans les os ; fatigue d'esclave. Elle était esclave en effet. Esclave de ses

enfants perdus. Il fallait les retrouver ; chaque minute écoulée pouvait être leur perte ; qui a un tel devoir

n'a plus de droit ; reprendre haleine lui était interdit. Mais elle était bien lasse. A ce degré d'épuisement,

un pas de plus est une question. Le pourra-t-on faire? Elle marchait depuis le matin ; elle n'avait plus

rencontré de village, ni même de maison. Elle prit d'abord le sentier qu'il fallait, puis celui qu'il ne fallait

pas, et elle finit par se perdre au milieu des branches pareilles les unes aux autres. Approchait-elle du

but? touchait-elle au terme de sa passion? Elle était dans la Voie Douloureuse, et elle sentait

l'accablement de la dernière station. Allait-elle tomber sur la route et expirer là? A un certain moment,

avancer encore lui sembla impossible, le soleil déclinait, la forêt était obscure, les sentiers s'étaient

effacés sous l'herbe, et elle ne sut plus que devenir. Elle n'avait plus que Dieu. Elle se mit à appeler,

personne ne répondit.

Elle regarda autour d'elle, elle vit une claire-voie dans les branches, elle se dirigea de ce côté-là, et
brusquement se trouva hors du bois.

Elle avait devant elle un vallon étroit comme une tranchée, au fond duquel coulait dans les pierres un

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