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Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

La paysanne la regarda s'éloigner et grommela:

- Il faut cependant qu'elle mange.

Elle courut après Michelle Fléchard et lui mit une galette de blé noir dans la main.

- Voilà pour votre souper.

Michelle Fléchard prit le pain de sarrasin, ne répondit pas, ne tourna pas la tête, et continua de marcher.

Elle sortit du village. Comme elle atteignait les dernières maisons, elle rencontra trois petits enfants
déguenillés et pieds nus, qui passaient. Elle s'approcha d'eux et dit:

- Ceux-ci, c'est deux filles et un garçon.

Et voyant qu'ils regardaient son pain, elle le leur donna.

Les enfants prirent le pain et eurent peur.

Elle s'enfonça dans la forêt.

IV. UNE MEPRISE

Cependant, ce jour-là même, avant que l'aube parût, dans l'obscurité indistincte de la forêt, il s'était passé,
sur le tronçon de chemin qui va de Javené à Lécousse, ceci:

Tout est chemin creux dans le Bocage, et, entre toutes, la route de Javené à Parigné par Lécousse est très
encaissée. De plus, tortueuse. C'est plutôt un ravin qu'un chemin. Cette route vient de Vitré et a eu

l'honneur de cahoter le carrosse de madame de Sévigné. Elle est comme murée à droite et à gauche par

les haies. Pas de lieu meilleur pour une embuscade.

Ce matin-là, une heure avant que Michelle Fléchard, sur un autre point de la forêt, arrivât dans ce
premier village où elle avait eu la sépulcrale apparition de la charrette escortée de gendarmes, il y avait

dans les halliers que la route de Javené traverse au sortir du pont sur le Couesnon, un pêle-mêle

d'hommes invisibles. Les branches cachaient tout. Ces hommes étaient des paysans, tous vêtus du grigo,

sayon de poil que portaient les rois de Bretagne au sixième siècle et les paysans au dix-huitième. Ces

hommes étaient armés, les uns de fusils, les autres de cognées. Ceux qui avaient des cognées venaient de

préparer dans une clairière une sorte de bûcher de fagots secs et de rondins auxquels on n'avait plus qu'à

mettre le feu. Ceux qui avaient des fusils étaient groupés des deux côtés du chemin dans une posture

d'attente. Qui eût pu voir à travers les feuilles eût aperçu partout des doigts sur des détentes et des canons

de carabine braqués dans les embrasures que font les entrecroisements des branchages. Ces gens étaient à

l'affût. Tous les fusils convergeaient sur la route, que le point du jour blanchissait.

Dans ce crépuscule des voix basses dialoguaient.

- Es-tu sûr de ça?

- Dame, on le dit.

- Elle va passer?

- On dit qu'elle est dans le pays.

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