bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

Michelle Fléchard, sans remercier, mordit avidement dans la galette.

- Oui, dirent les paysans, elle mange comme une bête, c'est une innocente.

Et le reste du rassemblement se dissipa. Tous s'en allèrent l'un après l'autre.

Quand Michelle Fléchard eut mangé, elle dit à la paysanne:

- C'est bon, j'ai mangé. Maintenant, la Tourgue?

- Voilà que ça la reprend! s'écria la paysanne.

- Il faut que j'aille à la Tourgue. Dites-moi le chemin de la Tourgue.

- Jamais! dit la paysanne. Pour vous faire tuer, n'est-ce pas? D'ailleurs, je ne sais pas. Ah çà, vous êtes
donc vraiment folle? Ecoutez, pauvre femme, vous avez l'air fatigué. Voulez-vous vous reposer chez

moi?

- Je ne me repose pas, dit la mère.

- Elle a les pieds tout écorchés, murmura la paysanne.

Michelle Fléchard reprit:

- Puisque je vous dis qu'on m'a volé mes enfants. Une petite fille et deux petits garçons. Je viens du
carnichot qui est dans la forêt. On peut parler de moi à Tellmarch-le-Caimand. Et puis à l'homme que j'ai

rencontré dans le champ là-bas. C'est le caimand qui m'a guérie. Il paraît que j'avais quelque chose de

cassé. Tout cela, ce sont des choses qui sont arrivées. Il y a encore le sergent Radoub. On peut lui parler.

Il dira. Puisque c'est lui qui nous a rencontrés dans un bois. Trois. Je vous dis trois enfants. Même que

l'aîné s'appelle René-Jean. Je puis prouver tout cela. L'autre s'appelle Gros-Alain, et l'autre s'appelle

Georgette. Mon mari est mort. On l'a tué. Il était métayer à Siscoignard. Vous avez l'air d'une bonne

femme. Enseignez-moi mon chemin. Je ne suis pas une folle, je suis une mère. J'ai perdu mes enfants. Je

les cherche. Voilà tout. Je ne sais pas au juste d'où je viens. J'ai dormi cette nuit-ci sur de la paille dans

une grange. La Tourgue, voilà où je vais. Je ne suis pas une voleuse. Vous voyez bien que je dis la vérité.

On devrait m'aider à retrouver mes enfants. Je ne suis pas du pays. J'ai été fusillée, mais je ne sais pas où.

La paysanne hocha la tête et dit:

- Ecoutez, la passante. Dans des temps de révolution, il ne faut pas dire des choses qu'on ne comprend
pas. Ça peut vous faire arrêter.

- Mais la Tourgue! cria la mère. Madame, pour l'amour de l'enfant Jésus et de la sainte bonne Vierge du
paradis, je vous en prie, madame, je vous en supplie, je vous en conjure, dites-moi par où l'on va pour

aller à la Tourgue!

La paysanne se mit en colère.

- Je ne le sais pas! et je le saurais que je ne le dirais pas! Ce sont là de mauvais endroits. On ne va pas là.

- J'y vais pourtant, dit la mère.

Et elle se remit en route.

< page précédente | 185 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.