bibliotheq.net - littérature française
 

Victor Hugo - Quatre-vingt-treize

- Faute de grives... - Non, faute d'un aigle, on prend un corbeau.

- J'aimerais mieux un vautour, dit Boisberthelot.

Et La Vieuville répliqua:

- Certes! un bec et des griffes.

- Nous allons voir.

- Oui, reprit La Vieuville, il est temps qu'il y ait un chef. Je suis de l'avis de Tinténiac: un chef, et de la
poudre! Tenez, commandant, je connais à peu près tous les chefs possibles et impossibles ; ceux d'hier,

ceux d'aujourd'hui et ceux de demain ; pas un n'est la caboche de guerre qu'il nous faut. Dans cette diable

de Vendée, il faut un général qui soit en même temps un procureur ; il faut ennuyer l'ennemi, lui disputer

le moulin, le buisson, le fossé, le caillou, lui faire de mauvaises querelles, tirer parti de tout, veiller à tout,

massacrer beaucoup, faire des exemples, n'avoir ni sommeil ni pitié. A cette heure, dans cette armée de

paysans, il y a des héros, il n'y a pas de capitaines. D'Elbée est nul, Lescure est malade, Bonchamps fait

grâce ; il est bon, c'est bête ; La Rochejaquelein est un magnifique sous-lieutenant ; Silz est un officier de

rase campagne, impropre à la guerre d'expédients. Cathelineau est un charretier naïf, Stofflet est un

garde-chasse rusé, Bérard est inepte, Boulainvilliers est ridicule, Charette est horrible. Et je ne parle pas

du barbier Gaston. Car, mordemonbleu! à quoi bon chamailler la révolution et quelle différence y a-t-il

entre les républicains et nous si nous faisons commander les gentilshommes par les perruquiers?

- C'est que cette chienne de révolution nous gagne, nous aussi.

- Une gale qu'a la France!

- Gale du tiers état, reprit Boisberthelot. L'Angleterre seule peut nous tirer de là.

- Elle nous en tirera, n'en doutez pas, capitaine.

- En attendant, c'est laid.

- Certes, des manants partout ; la monarchie qui a pour général en chef Stofflet, garde-chasse de M. de
Maulevrier, n'a rien à envier à la république qui a pour ministre Pache, fils du portier du duc de Castries.

Quel vis-à-vis que cette guerre de la Vendée: d'un côté Santerre le brasseur, de l'autre Gaston le merlan!

- Mon cher La Vieuville, je fais un certain cas de ce Gaston. Il n'a point mal agi dans son commandement
de Guéménée. Il a gentiment arquebusé trois cents bleus après leur avoir fait creuser leur fosse par

eux-mêmes.

- A la bonne heure ; mais je l'eusse fait tout aussi bien que lui.

- Pardieu, sans doute. Et moi aussi.

- Les grands actes de guerre, reprit La Vieuville, veulent de la noblesse dans qui les accomplit. Ce sont
choses de chevaliers et non de perruquiers.

- Il y a pourtant dans ce tiers état, répliqua Boisberthelot, des hommes estimables. Tenez, par exemple,
cet horloger Joly. Il avait été sergent au régiment de Flandre ; il se fait chef vendéen ; il commande une

bande de la côte ; il a un fils, qui est républicain, et, pendant que le père sert dans les blancs, le fils sert

< page précédente | 18 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.